Au Cameroun, comme dans de nombreux pays africains, les sciences humaines et sociales (SHS : sociologie, anthropologie, science politique, philosophie, histoire, lettres, etc.) sont régulièrement disqualifiées dans les discours publics et institutionnels. Elles sont souvent perçues comme improductives, théoriques, voire inutiles pour le développement, par opposition aux sciences dites « dures », techniques ou appliquées, supposées seules capables de produire des solutions concrètes aux problèmes socio-économiques. Ce discours, loin d’être neutre, révèle une conception réductrice du développement et une méconnaissance profonde du rôle structurant des SHS dans la transformation des sociétés.
Origines idéologiques du discours de la non-pertinence
Ce discours s’enracine historiquement dans une vision technocratique et économiciste du développement, héritée à la fois de la période coloniale et des politiques de modernisation post-indépendance. Dès les années 1960, le développement est principalement pensé en termes d’industrialisation, d’infrastructures et de croissance mesurable, tandis que les dimensions sociales, culturelles et politiques sont reléguées au second plan. Comme le souligne Ela J.-M. (1998), « le développement a été conçu comme un transfert de modèles, sans interrogation sérieuse sur les sociétés qui devaient les recevoir ».
Cette réduction du développement à une rationalité instrumentale trouve un éclairage critique dans les analyses de Horkheimer M. et Adorno W. T. (1974) dans La Dialectique de la raison. Les auteurs y montrent comment la raison moderne, lorsqu’elle se transforme en simple outil de calcul et d’efficacité, cesse d’être émancipatrice pour devenir instrument de domination. La « raison instrumentale » privilégie la maîtrise technique, la quantification et la prévisibilité, au détriment de la réflexion sur les fins, les valeurs et les subjectivités. Transposée aux politiques de développement, cette logique tend à traiter les sociétés comme des objets d’ingénierie sociale plutôt que comme des sujets historiques.
Dans cette perspective, les sciences humaines et sociales apparaissent comme inutiles, voire encombrantes, précisément parce qu’elles interrogent les finalités, dévoilent les rapports de pouvoir et complexifient les évidences technocratiques. Leur marginalisation procède moins d’un déficit d’utilité que d’un refus de la critique. Comme l’indique Eboussi B. (1977), « toute société qui refuse la pensée critique se condamne à répéter ses échecs sous des formes nouvelles ».
Ainsi, le rejet des SHS révèle une tension structurelle : d’un côté, une rationalité de gestion orientée vers l’efficacité immédiate ; de l’autre, une rationalité critique soucieuse de sens, de justice et de réflexivité. En écho à la critique francfortoise, on peut dire que ce n’est pas l’insuffisance des SHS qui est en cause, mais leur capacité à dévoiler les apories d’un développement réduit à la seule logique du calcul et de la performance.
Une lecture instrumentale du développement au Cameroun
Empiriquement, au Cameroun, ce discours se manifeste dans plusieurs sphères : politiques d’orientation académique privilégiant les filières techniques, discours officiels valorisant « l’employabilité immédiate », réduction des budgets alloués à la recherche en SHS, et stigmatisation récurrente des diplômés de ces disciplines comme « chômeurs structurels ». Pourtant, ces mêmes diplômés sont massivement mobilisés, de manière informelle ou non reconnue, dans la résolution de conflits, la médiation sociale, la communication politique, la gestion communautaire et l’analyse des dynamiques locales.
Les crises successives que connaît le Cameroun — crise anglophone, tensions foncières, conflits intercommunautaires, défiance envers les institutions, corruption systémique — illustrent précisément l’échec d’un développement conçu sans compréhension fine des réalités sociales. Mbembe A. (2000) rappelle à ce propos que « la crise africaine n’est pas d’abord technique, elle est une crise du sens, de la relation au pouvoir et à la communauté ». Or, ces dimensions relèvent directement du champ des SHS.
Une disqualification politiquement utile
Le discours de la non-pertinence des SHS remplit également une fonction politique. En marginalisant les disciplines critiques, il contribue à neutraliser les voix capables de questionner l’ordre social, les inégalités et les mécanismes de reproduction du pouvoir. Comme le note Michel Foucault, « le savoir n’est jamais innocent ; il est toujours pris dans des rapports de pouvoir ». Disqualifier les SHS revient donc à limiter la capacité des citoyens à penser leur propre condition.
Dans le contexte camerounais, où la longévité aux postes de décision administrative et la centralisation de la décision politique sont notoires, cette disqualification participe d’une stratégie implicite de dépolitisation des problèmes sociaux, transformés en simples déficits techniques ou individuels.
Les sciences humaines et sociales comme condition du développement durable
Contrairement au discours dominant, les SHS ne sont pas opposées au développement, elles en sont une condition. Elles permettent de comprendre les comportements sociaux, les résistances au changement, les logiques d’acteurs, les logiques culturelles, les rapports de pouvoir et les mécanismes de domination qui conditionnent l’efficacité des politiques publiques. Bourdieu P. (1997) note que « les politiques échouent souvent non parce qu’elles sont mal conçues techniquement, mais parce qu’elles ignorent les structures sociales dans lesquelles elles s’insèrent ».
Au Cameroun, l’échec de nombreux projets de développement local (projets agricoles, programmes de lutte contre la pauvreté, politiques d’urbanisation, etc.) s’explique précisément par l’absence d’études anthropologiques, historiques, sociologiques, psychosociologiques, sérieuses en amont. Les SHS, loin d’être un luxe intellectuel, constituent ainsi un outil stratégique de diagnostic, d’anticipation et d’évaluation.
Le développement du Cameroun ne peut être envisagé uniquement sous l’angle économique, technologique ou infrastructurel. Il repose également sur des dimensions culturelles, linguistiques, sociales, historiques, politiques et symboliques, qui constituent le champ privilégié des SHS. Dans un contexte marqué par la mondialisation, les mutations sociopolitiques, les défis de gouvernance, la diversité linguistique et culturelle, les tensions identitaires, les transformations éducatives et les enjeux de durabilité, les recherches en SHS apparaissent comme des leviers essentiels pour penser, accompagner et orienter le développement du Cameroun.
Cet ouvrage collectif vise ainsi à mettre en lumière la contribution des recherches en SHS au développement du Cameroun, en montrant comment elles participent à :
- la compréhension des réalités sociales et culturelles camerounaises ;
- la formulation de politiques publiques adaptées ;
- la valorisation des savoirs endogènes ;
- la construction d’un développement inclusif, durable et humainement soutenable.
Objectifs de l’ouvrage
L’ouvrage a pour objectifs de :
- Analyser les apports théoriques et empiriques des SHS au développement du Cameroun (ou des autres pays d’Afrique) ;
- Montrer l’utilité sociale des recherches en sciences humaines et sociales ;
- Proposer des pistes de réflexion et d’action pour les décideurs, les chercheurs et les acteurs du développement ;
- Favoriser le dialogue interdisciplinaire autour des problématiques de développement.
NB : Les articles devront mettre un accent particulier sur l’utilité pratique et concrète des recherches en sciences humaines et sociales. À cet effet, les contributions devront s’appuyer sur des exemples empiriques pertinents (études de cas, enquêtes de terrain, expériences locales, dispositifs institutionnels, innovations sociales, etc.) afin d’illustrer de manière tangible l’apport des SHS aux dynamiques de transformation sociale.
Axes thématiques
(non exhaustifs)
Les propositions d’articles pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants :
Axe 1 : Langues, cultures et développement
- Multilinguisme, politiques linguistiques et développement ;
- Langues nationales et cohésion sociale ;
- Littérature camerounaise et construction des imaginaires du développement ;
- Traditions, patrimoines culturels et développement local ;
- Arts, médias et transformation sociale.
Comment les langues et les productions culturelles participent-elles à la construction du développement et de l’identité nationale ?
Axe 2 : Histoire, mémoire et construction du développement
- Histoire du Cameroun et dynamiques du développement ;
- Mémoire collective, patrimoine historique et développement ;
- Colonisation, postcolonialité et trajectoires de développement ;
- Figures historiques et modèles de leadership.
En quoi l’analyse historique et mémorielle éclaire-t-elle les défis actuels du développement ?
Axe 3 : Éducation, formation et développement humain
- Systèmes éducatifs et développement ;
- Enseignement des SHS et employabilité ;
- Réformes éducatives et enjeux sociopolitiques ;
- Éducation citoyenne, civique et développement durable.
Quel rôle joue l’éducation, notamment en SHS, dans le développement humain et social du Cameroun ?
Axe 4 : Gouvernance, politique et développement
- Démocratie, citoyenneté et participation politique ;
- Gouvernance locale et décentralisation ;
- Conflits sociopolitiques, paix et développement ;
- Rôle de la société civile et des acteurs non étatiques.
Comment les sciences politiques et sociales contribuent-elles à une meilleure gouvernance du développement ?
Axe 5 : Dynamiques sociales, identités et développement
- Genre, jeunesse et développement ;
- Migrations, mobilités et développement ;
- Inégalités sociales et inclusion ;
- Religions, croyances et dynamiques sociales.
Comment comprendre et gérer les dynamiques sociales pour un développement inclusif ?
Axe 6 : Savoirs endogènes, innovation sociale et développement durable
- Savoirs traditionnels et développement local ;
- Anthropologie du développement ;
- Pratiques sociales et résilience communautaire ;
- Environnement, sociétés et durabilité.
Comment articuler savoirs locaux et modèles de développement contemporains ?
Publics cibles
Cet appel s’adresse :
- Aux enseignants-chercheurs et chercheurs en SHS ;
- Aux doctorants et post-doctorants ;
- Aux praticiens du développement et experts des politiques publiques ;
- Aux acteurs culturels et éducatifs.
Modalités de soumission
- Résumé : 250 à 300 mots, précisant la problématique, le cadre théorique, la méthodologie et les principaux résultats attendus, ainsi que l’axe choisi.
- Langues : français (principalement), anglais accepté.
- Articles retenus : 6 000 à 8 000 mots environ.
- Normes bibliographiques : APA (7e édition).
Format d’envoi :
- Fichier au format.docx (Word)
- Nom du fichier : NomAuteur_TitreCourt_2026
- Une page distincte indiquant : nom(s), affiliation(s), adresse électronique et résumé biographique (100 mots maximum).
Les propositions de contributions seront envoyées à l’adresse électronique suivante : dynamicresearchers1@gmail.com
Chronogramme
- Lancement de l’appel : 14 février 2026
- Date limite de soumission des résumés : 30 mars 2026 (250 à 300 mots + notice biobibliographique).
- Notification d’acceptation des résumés : 20 avril 2026
- Soumission des articles complets : 30 juin 2026
- Évaluation en double aveugle : Juillet – septembre 2026
- Retour des évaluations aux auteurs : 10 octobre 2026
- Remise des versions révisées : 10 novembre 2026
- Validation finale et mise en forme éditoriale : novembre – janvier 2027
- Publication / tenue de l’événement scientifique : février 2027
Normes éditoriales
Les contributions devront être rédigées selon les normes APA – 7e édition (American Psychological Association), tant pour la présentation générale que pour les citations et les références bibliographiques.
Longueur du manuscrit
- Entre 6 000 et 8 000 mots (notes et références incluses).
- Résumé de 250 à 300 mots en français ou en anglais. 5 mots-clés.
Mise en forme
- Police : Times New Roman, taille 12 pts
- Interligne : 1,5 pts
- Marges : 2,5 cm
- Numérotation des pages en bas de page (droite)
- Titres hiérarchisés selon le système APA (niveaux 1 à 4)
Citations et références
- Citations dans le texte : (Nom, année, p. xx), exemple : (Durkheim, 1893, p. 45)
- Bibliographie finale présentée par ordre alphabétique, conformément aux règles APA 7e édition.
- DOI obligatoire lorsqu’il est disponible.
- Vérification de la cohérence entre les citations dans le texte et la liste finale des références.
Comité scientifique
- ZAMBO BELINGA Joseph-Marie, Université de Yaoundé I, Cameroun ;
- ATENGA Thomas, Université de Douala, Cameroun ;
- MBAHA Pascal, Université de Douala, Cameroun ;
- MONDOUE Roger, Université de Douala, Cameroun ;
- MIMCHE Honoré (Pr), IFORD, Cameroun;
- DJOUDA FEUDJIO Yves (Pr), Université de Yaoundé I, Cameroun ;
- MELI MELI Vivien (Pr), Université de Dschang, Cameroun ;
- BINATÉ Issouf (Pr), Université Alassane Ouattara, Côte d’Ivoire ;
- Fosso Samuel Wamba (Pr), TBS Education, Toulouse, France;
- NZOGUE Jean Baptiste, Université de Douala, Cameroun ;
- MESSINA Ernest, Université de Douala, Cameroun ;
- NJIKAM Salvage, Université de Douala, Cameroun ;
- Brenda Nachuah LAWYER, Université de Douala, Cameroun ;
- NGO NLEND Nadeige Laure ; Université de Douala, Cameroun ;
- FASSE Innocent Mbuoya, Université de Douala, Cameroun ;
- MELINGI AYISSI Norbert Aime, Université de Douala, Cameroun ;
- NDJOCK NYOBE Pascal (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- MBALLA ELANGA Edmond VII (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- Esther CHE (MC), University of Bamenda, Cameroun ;
- BOTETEME Munet (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- FOMBELE Eunice (MC), University of Buea, Cameroun ;
- WOGAIN Jeannette (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- MODIKA Johnson (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- ANAFAK LEMOFAK Japhet. UY1
- LUM Mary Louisa (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- HAROUNA (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- BAPES BA BAPES Yves Dieudonné (MC), Université de Douala, Cameroun.
- TEMADJO Jacques (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- SOULEYMANOU Amadou (MC), Université de Douala, Cameroun ;
- DIMBO Jean-Baptiste (MC), Université de Douala, Cameroun.
Comité de lecture
Pr Ngo Nlend Nadeige ; Pr Ndjock Isidore Pascal ; Pr Mballa Elanga Edmond VII ; Pr Lum Mary Louisa ; Pr Temadjo Jacques ; Pr Souleymanou Amadou ; Pr Assipolo ; Pr Dimbo Jean-Baptiste ; Dr Kemegne Simo Léa Lili : Dr Njomou Yonke Arlette Francine ; Dr Yembi John ; Dr Palai Gertrude
Les membres de Dynamic Researchers
- Pr Brenda Nachuah LAWYER
- Pr FASSE Innocent
- Pr NGO NLEND Nadeige
- Pr MESSINA Mvogo Ernest
- Pr MELINGUI AYISSI Norbert Aime
- Pr NDJOCK Isidore Pascal
- Pr MBALLA ELANGA Edmond VII
- Pr LUM Mary Louisa
- Pr TEMADJO Jacques
- Pr DIMBO Jean-Baptiste
- Pr SOULEYMANOU Amadou
- Dr KEMEGNE SIMO Léa Lili
- Dr NJOMOU YONKE Arlette Francine
- Dr YEMBI John
- Dr PALAI Gertrude
- Dr DOUANLA JIALA Adeline
- NJIH EBENE Simon
Références indicatives
Amin, S. (1973). Le développement inégal. Paris : Minuit.
Bayart, J.-F. (1989). L’État en Afrique : la politique du ventre. Paris : Fayard.
Bourdieu, P. (1997). Méditations pascaliennes. Paris : Seuil.
Eboussi Boulaga, F. (1977). La crise du Muntu. Paris : Présence Africaine.
Ela, J.-M. (1998). Innovation sociale et renaissance de l’Afrique noire. Paris : L’Harmattan.
Foucault, M. (1976). Microphysique du pouvoir. Paris : Gallimard.
Horkheimer, Max, M., & Adorno, Theodor W., T. W. (1974). La Dialectique de la raison. Paris : Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1947)
Mbembe, A. (2000). De la postcolonie. Paris : Karthala.
Ngũgĩ wa Thiong’o (1986). Decolonising the Mind. London: James Currey.
Sen, A. (1999). Development as Freedom. Oxford: Oxford University Press.
Towa, M. (1971). Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. Yaoundé.
UNESCO (2010). Sciences sociales et politiques publiques en Afrique.
UNESCO (2015). Repenser l’éducation : vers un bien commun mondial.
Keywords
- Mots-clés
- Africa
- Cameroun
- Développement