Sujet/objet en sciences humaines et sociales : rapports et interactions

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Réponse attendue pour le 30/08/2026

Type de réponse Résumé

Type d’événement Colloque

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Dates de l’événement
  • Du au

Lieu de l’événement Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Ben M'sik, Hay El Baraka Av. Errahmouni Boualam , Casablanca , Maroc

Le rapport entre le sujet et l’objet structure depuis toujours notre manière de concevoir et d’interpréter le monde. Ce rapport devient particulièrement éclairant dès lors que l’on prend conscience de la distinction originelle entre les deux : le sujet, en tant qu’être conscient et pensant ; l’objet, comme chose souvent réduite à sa seule utilité. Interroger cette relation revient alors à penser ce qui fait de nous des êtres conscients, capables de connaître, d’agir et de se situer face au monde. C’est également explorer les conditions de production du savoir et les mécanismes de la représentation dans les sciences humaines et sociales.

L’étymologie latine des deux termes est assez révélatrice. Le mot sujet, issu de subjectus, signifie à l’origine « ce qui est placé dessous », renvoyant à l’idée de support ou de fondement. Quant à l’objet, issu de objectum, il désigne « ce qui est placé devant » ou « opposé » au sujet. Cette origine étymologique met en lumière une dynamique de position entre les deux notions : le sujet comme point d’ancrage, et l’objet comme ce qui se tient face à lui. Cette tension, à la fois spatiale et symbolique, ouvre la voie à de multiples interprétations selon les disciplines : philosophie, littérature, linguistique, didactique, études médiatiques, etc.

Depuis Les Méditations métaphysiques (1641) de Descartes, la philosophie n’a cessé de réfléchir sur la dualité entre le sujet et l’objet, conçus comme observateur et chose observée. Cette conception a marqué de son sceau une grande partie de la pensée scientifique moderne et semble façonner l’ensemble des phénomènes relevant de la connaissance (Lupasco, 1941). Les réflexions de Kant prolongent cette vision, en considérant le sujet et l’objet comme deux entités existant indépendamment l’une de l’autre. Cette séparation fondamentale a été érigée en condition sine qua non de la production du savoir (T. W. Adorno, 1984).

Si cette conception repose sur la négation de toute relation entre le sujet et l’objet, une autre approche privilégie au contraire la fusion et la porosité des frontières, en affirmant l’absence de distance entre ce que Bruno Latour appelle les « passions subjectives » et les « faits objectifs » (2007). Il en résulte, dans le champ scientifique, une imbrication étroite entre « les plus exotiques des non-humains et les plus proches des humains ». Dans le même esprit, Maurice Merleau-Ponty affirme que l’homme et le monde participent d’une même Chair, d’une même étoffe. Dès lors, faut-il maintenir la séparation fondamentale entre sujet et objet comme fondement du savoir, ou repenser leur relation à partir d’une logique d’entrelacement et de co-constitution ?

La relation sujet/objet, qui se trouve au cœur des débats philosophiques, résonne fortement dans les arts et la littérature. Dans les œuvres de fiction, le sujet est fréquemment représenté par les personnages, à travers des marqueurs de subjectivité. L’objet, quant à lui, devient un élément de description, qui reflète différents types de rapports entre les deux entités. C’est dans le roman postcolonial que cette problématique trouve peut-être sa plus grande intensité. Le réexamen de cette production littéraire à la lumière de notions telles que l’altérité, l’identité, la marge ou le métissage permet d’éclairer autrement la relation entre le sujet et l’objet. Edward W. Said évoque, à ce titre, la dislocation du sujet postcolonial (1999). Dans son ouvrage Les subalternes peuvent- elles parler ? Gayatri Spivak parle quant à elle d’un sujet subalterne réduit au silence, assimilé à un objet. Dans cette perspective, la littérature postcoloniale ne met-elle pas en lumière une crise radicale de la distinction sujet/objet, où le sujet devient lui-même objet de domination et de discours ?

Dans le champ didactique, selon l’angle d’analyse adopté, les relations entre le sujet (l’apprenant ou l’enseignant) et l’objet (le savoir ou l’apprenant) apparaissent multiples, indirectes et profondément médiatisées. La didactique, en tant que discipline de recherche, étudie les contenus — savoirs et savoir-faire — comme objets d’enseignement et d’apprentissage référés aux disciplines scolaires. Elle ne se limite plus à appliquer des schémas pédagogiques préétablis, elle exige une réflexion épistémologique de l’enseignant sur la nature des savoirs à enseigner, ainsi qu’une prise en compte des représentations initiales de l’apprenant. Sous l’influence du constructivisme, notamment de Jean Piaget et de Lev Vygotski, le sujet n’est plus conçu comme un réceptacle passif, mais comme un acteur qui appréhende l’objet à partir de structures cognitives préexistantes. Apprendre consiste alors à transformer ces structures à travers un conflit cognitif permettant la déconstruction des erreurs et la reconstruction d’un savoir plus rigoureux. Comment alors penser une didactique qui articule la structuration objective des savoirs et la subjectivité cognitive de l’apprenant sans réduire l’un à l’autre ?

En linguistique, la relation sujet/objet dépasse la simple opposition grammaticale pour interroger le rapport entre universalité des structures et singularité de l’expression. Avec Ferdinand de Saussure (1995), la distinction entre langue (système abstrait et social) et parole (acte individuel) pose les bases d’une tension méthodologique : le versant structuraliste privilégie l’objet en étudiant la langue comme un système autonome de signes, tandis que le versant génératif, sous l’impulsion de Noam Chomsky (1971), recentre l’analyse sur le sujet en mettant en avant sa compétence innée. Sur le plan syntaxique, la relation fonctionnelle entre sujet grammatical et objet (complément) instaure une hiérarchie variable selon les langues, révélant différentes manières culturelles de structurer la réalité. Par ailleurs, un paradoxe méthodologique surgit lorsque le linguiste est à la fois sujet analysant et utilisateur de l’objet étudié, ce qui exige une vigilance réflexive constante afin d’éviter la projection de ses propres biais. Une question se pose avec acuité : la linguistique peut-elle réellement objectiver son objet d’étude sans interroger la position du sujet analysant qui en conditionne la description ?

En sémiotique, la relation entre sujet et objet constitue la matrice même de la production du sens. Dans la tradition saussurienne, fondée sur la binarité signifiant/signifié, l’objet est appréhendé à travers un système clos de conventions sociales. La tradition peircienne, en revanche, introduit la dimension triadique du signe et le rôle de l’Interprétant : le sens devient un processus dynamique, une sémiose reliant l’objet et le sujet interprétant. C’est toutefois avec l’École de Paris, notamment Algirdas Julien Greimas, que la relation sujet-objet devient le moteur de l’analyse narrative. Le sujet n’existe que par sa quête d’un objet — convoité ou refusé — et le sens émerge de la jonction ou de la disjonction entre ces deux pôles. Toute structure narrative repose ainsi sur cet axe du Désir, médiatisé par des forces adjuvantes ou opposantes, mais fondamentalement orienté vers la quête de l’objet porteur de signification. Le sens peut-il être pensé indépendamment du désir qui lie le sujet à son objet ?

Dans le champ des médias, interroger le rapport sujet/objet revient à analyser la manière dont les technologies de l’information transforment notre perception du réel. L’objet médiatique n’est jamais l’événement brut : il résulte d’un processus de sélection, de cadrage et de montage qui convertit le réel en flux d’images et de signes. Comme l’a montré Jean Baudrillard, l’ère du simulacre marque le moment où l’image ne reflète plus la réalité mais la précède et s’y substitue (1981). L’objet médiatique abolit les distances spatio-temporelles tout en produisant une proximité factice, privée d’expérience sensible.

Selon les penseurs de l’École de Francfort, le sujet tend à être réduit à un consommateur passif, soumis à une homogénéisation des consciences et à une forme d’aliénation. Avec le numérique, la frontière se brouille davantage : le sujet devient à la fois producteur et produit, prosumer et objet de données pour les algorithmes. Selon la formule célèbre de Marshall McLuhan, le médium détermine plus profondément la relation que le contenu lui-même. Les médias, en tant qu’extensions des sens, reconfigurent ainsi la perception de l’objet et saturent les capacités cognitives du sujet, parfois au détriment de la distance critique et de la contemplation. Ainsi, dans un univers dominé par la logique du simulacre et de l’algorithmisation du réel, comment le sujet peut-il encore préserver une autonomie perceptive et une capacité critique face à un objet médiatique qui tend à le façonner autant qu’il le consomme ?

Les contributions pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants, sans que cette liste soit limitative :

  • Axe 1 : Sujet/objet : entre distinction épistémologique et interactions.
  • Axe 2 : La littérature comme lieu de réflexion et de mise en forme du rapport sujet/objet.
  • Axe 3 : Le rapport sujet/objet en linguistique : étude de l’énonciation, altérité discursive et médiation en philosophie du langage.
  • Axe 4 : Sujet/objet en sémiotique : dynamique et construction du sens entre intention et réception.
  • Axe 5 : Médiation et spectacularisation : objet-média comme prothèse du sujet ; médias, numérique, IA.
  • Axe 6  : sujet, apprentissage et transmission du savoir  : sujet apprenant/enseignant ; transformation du savoir en objet d’enseignement.

Modalités de participation

Les propositions de communication doivent être envoyées avant le 30 août 2026, sous la forme d’un résumé de 300 mots, à l’adresse suivante  : colloquesujet.objet@gmail.com. Chaque résumé devra inclure : le titre de la communication, le nom et le prénom de l’auteur, son statut, l’organisme de rattachement ainsi que cinq mots-clés.

Calendrier

  • 16 Mars 2026 : Lancement de l’appel à communications
  • 01 Octobre 2026 : Notifications des chercheurs :
  • 31 Octobre 2026 : Envoi du texte de la communication :
  • Tenue du colloque à Casablanca : 26-27 novembre 2026
  • Langue du colloque : le français.

Comité scientifique

  • BAHOUM Samira (FSE, Université Mohammed V, Rabat) BAYED Nadia (ENSAM, Université Mohammed V, Rabat)
  • BENZAKOUR Mohssine (ISIC, Université Mohammed V, Rabat),
  • CHRAIBI Houda (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • DOUIDER Samira, (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • EL BALAOUI Omar (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • EL HARFI Brahim (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • EL MAATI Aicha (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • ELMADHI Adil (FLSH, Université Ibn Zohr, Agadir),
  • FETEHDDINE Abdeltif (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • FORSDICK Charles (université de Cambridge-Royaume-Uni),
  • GEFEN Alexandre (CNRS, Université Paris 3- Sorbonne, France)
  • HACHIMI Meryem (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • IDRISSI Latifa (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • JAFRY Ali (FLSH, Université Caddi Ayyad, Marrakech),
  • MGHARFAOUI Khalil (Université Chouaib Doukkali El Jadida),
  • MOUNIR Abdelhak (FLSH, Université Ibn Zohr, Agadir),
  • MOUZON Khadija (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II Casablanca),
  • OUACHENE Nadia (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II Casablanca),
  • OUASMI Lahcen (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • OUCHARI Said (FLSH Ben M’sik, Université Hassan II, Casablanca),
  • OUKHADDA Tariq (FP-UMI-Er-Rachidia),
  • ZEKRI Khalid (Université Moulay Ismail-Meknès),
  • ZELLOU Ilias (FLSH Mohammedia, Université Hassan II, Casablanca).

Comité d’organisation

  • EL BALAOUI Omar (FLSH Ben M’sik Casablanca),
  • EL HANNACHI Ibtissam (FLSH Ben M’sik Casablanca),
  • EL HARFI Brahim (FLSH Ben M’sik Casablanca),
  • OUCHARI Said (FLSH Ben M’sik Casablanca),
  • TSOULI Safia (FLSH Ben M’sik Casablanca),
  • Doctorants du laboratoire de Narratologie et discours culturels.

Coordonnateurs du colloque : EL BALAOUI Omar & OUCHARI Said

Bibliographie indicative

Adorno, T. W. (1984). Modèles critiques. Payot.

Adorno, T. W., & Horkheimer, M. (1974). La dialectique de la raison. Gallimard.

Bajoit, G. (2013). L’individu sujet de lui-même : vers une socio-analyse de la relation   sociale. Armand Colin.

Baudrillard, J. (1981). Simulacres et simulation. Galilée.

Bourdieu, P. (1987). Choses dites. Minuit.

Bourdieu, P. (1992). Réponses. Seuil.

Chomsky, N. (1971). Aspects de la théorie syntaxique. Seuil.

De Saussure, F. (1995). Cours de linguistique générale. Payot.

Goldmann, L. (1971). Sujet et objet en sciences humaines. Raison présente.

Greimas, A. J. (1966). Sémantique structurale : recherche de méthode. Larousse.

Latour, B. (2007). Petites leçons de sociologie. Éditions La Découverte.

Lupasco, S. (1940). L’expérience microphysique et la pensée humaine. Presses Universitaires de France.

McLuhan, M. (1993). Pour comprendre les médias : les prolongements technologiques de l’homme. Bibliothèque Québécoise. Merleau-Ponty, M. (1964). L’œil et l’esprit. Gallimard.

Saïd, E. W. (2003). À contre-voie : mémoires. Librairie générale française.

Spivak, G. C. (2020). Les Subalternes peuvent-ils parler ? Éditions Amsterdam.