Dossier coordonné par Lucie Alexis (Université Grenoble Alpes) et Céline Ségur (Université de Lorraine).
Si l’ensemble des productions audiovisuelles relève d’une fabrication technique – et peut à ce titre être qualifié d’« artificielles » –, ce dossier propose de restreindre l’usage du terme aux formes dans lesquelles cette fabrication devient saillante, intensifiée ou problématisée. L’artificiel est défini par le CNRTL comme ce « qui est dû à l’art, qui est fabriqué, fait de toutes pièces »[1]. Autrement dit, il ne s’agit pas d’appréhender l’artificiel comme une propriété générale des images audiovisuelles, mais comme un ensemble de procédés, de dispositifs et d’opérations qui rendent perceptible, visible ou stratégique l’intervention technique dans la représentation. C’est dans cette perspective que seront interrogées les pratiques contemporaines à la télévision, et plus largement dans l’audiovisuel, allant du trucage aux intelligences artificielles, en passant par les dispositifs immersifs ou les formes d’augmentation visuelle. Par « artificiel », nous faisons donc référence à un ensemble élargi de pratiques, d’opérations techniques et sémiotiques allant des effets spéciaux numériques aux intelligences artificielles, en passant par la réalité augmentée, les infographies ou les installations immersives.
Il sera question d’examiner les modalités concrètes de ces pratiques qui ne relèvent pas seulement de l’iconicité des images mais des formes d’innovation qui les caractérisent, des reconfigurations des modes de représentation, des transformations du rapport au réel qu’elles induisent, ainsi que des logiques de simulation, de duplication et de reproduction qui en structurent le fonctionnement. À quel niveau des productions se situe majoritairement le recours à l’artificiel ? Assiste-t-on à un renouvellement des manières de simuler le monde ? Au contraire, existe-t-il des « domaines » où l’artificiel n’a (toujours) pas sa place ? Comment se manifeste une éventuelle résistance à la mise en scène artefactuelle ?
Dans l’industrie audiovisuelle, l’artificiel est à l’heure actuelle mobilisé en raison de diverses motivations : pallier un manque d’image ou de son ; attirer le public par une modification esthétique (par exemple la colorisation des images d’archives pour les documentaires télévisuels sur la Première et la Seconde Guerre Mondiale, Véray, 2012) ; informer et éduquer de manière accessible (par exemple la multiplication des infographies dans les journaux télévisés) ; apporter une plus-value à l’expérience de visionnage (le développement de la réalité augmentée dans les retransmissions sportives) ; etc. Dans le champ télévisuel, ces procédés ne relèvent ainsi plus uniquement du spectaculaire ou de la fiction, mais peuvent avoir des visées très diverses : authentifiantes, esthétiques, spectacularisantes, etc. Dès lors, la transformation numérique des pratiques de représentation interroge la manière dont « l’audiovisuel numérique redéfinit les modes de production, de circulation et d’interprétation des images » (Soulez, Ségur, Courbet, 2022).
D’une part, l’accroissement des performances techniques numériques et, d’autre part, la mise en concurrence, à l’échelle internationale, des services audiovisuels, ont contribué à une hybridation croissante des dispositifs audiovisuels où les régimes de réalité télévisuelle et artificiels sont intimement imbriqués (Jost, 2000). De cette imbrication naissent des effets de brouillage à différentes échelles qui nourrissent des représentations d’un artificiel synonyme de duperie. Dans le prolongement des travaux de la revue Télévision, et notamment du premier numéro de la collection, « Télévision et réalité » [2], ce dossier a pour objectif de connaitre les formes concrètes que prend aujourd’hui l’artificiel dans les productions audiovisuelles médiatiques et d’en interroger les enjeux contemporains. De la feintise aux intelligences artificielles, en passant par le trucage, quelles évolutions récentes caractérisent les pratiques et les dispositifs de mise en scène du réel dans les productions audiovisuelles ?
La télévision et plus largement l’audiovisuel constituent ici un observatoire privilégié de ces transformations, dans la mesure où s’y sont historiquement articulés dispositifs de captation du réel et opérations de mise en scène, depuis le direct jusqu’aux formats contemporains plus hybrides.
Les propositions d’article pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants, sans que ceux-ci ne soient exclusifs. Elles pourront s’intéresser aussi bien à la fabrique des images artificielles et aux dispositifs techniques, qu’aux transformations des formes de représentation et des conditions de production, aux pratiques professionnelles qu’elles reconfigurent, ainsi qu’aux enjeux économiques, industriels et éditoriaux qui accompagnent leur développement, sans négliger les effets de réception et d’interprétation qu’ils suscitent.
Axe 1. Formats et fonctions de l’artificiel
Cet axe s’intéresse aux formes concrètes que prennent les techniques artificielles dans les productions audiovisuelles, et interroge la manière dont ces dispositifs prolongent, déplacent ou reconfigurent les modalités de représentation et les genres audiovisuels. Il s’agira d’analyser des dispositifs singuliers – trucages, reconstitutions, images de synthèse, dispositifs immersifs, réalité augmentée, intelligences artificielles génératives, etc. – et leur inscription dans des productions télévisuelles, des formats médiatiques, des genres journalistiques ou des contextes de production spécifiques.
On observe aujourd’hui un métissage croissant entre techniques classiques et procédés numériques, qui rendent floues, entre autres, les frontières entre les genres du monde réel et les genres du monde fictif. Ces procédés visent à produire une forme d’adhésion, à restituer une expérience du réel, mais ils posent aussi la question de leur effet de vérité sur les spectateurs (Jost, 1999 ; Niney, 2000 ; Odin, 2000). Que produit cette hybridité au niveau des représentations du passé, des faits divers ou encore de la science ? Quelles sont les motivations à l’origine de tels projets audiovisuels ?
Cet axe accueillera notamment des propositions fondées sur des études de cas et des analyses de dispositifs permettant de saisir les origines, les manifestations ou logiques de ces hybridations : par exemple, des programmes ou des œuvres mobilisant l’artificiel pour représenter des faits, des événements ou des expériences réelles, des dispositifs mêlant traces documentaires et éléments fabriqués ou encore de nouvelles formes de feintise pour anonymiser les témoignages.
Axe 2. Faire vrai avec l’artificiel : simulacre, croyance et authenticité
L’usage croissant des techniques artificielles pour dire le réel dans les productions audiovisuelles médiatiques invite à reconsidérer les articulations entre fabrication des images, régime de vérité ou de sincérité et conditions de croyance (Chambat-Houillon, 2016 ; Jost, 2014). En effet, interroger ce que l’artificiel « fait » aux formes de représentation conduit ainsi à déplacer la question de la vérité vers celle des cadres de perception et d’adhésion qu’organisent les dispositifs.
Dans cette perspective, la réflexion de Jean Baudrillard éclaire certaines logiques contemporaines de production audiovisuelle et conduit à interroger la part de réel dans un « régime des simulacres », où la distinction entre représentation et substitution tend à se brouiller, au point que « le simulacre est vrai » (Baudrillard, 1981). La centralité croissante des dispositifs techniques peut-elle conduire à un déplacement du « sens du réel » au profit de performances visuelles ou de démonstrations technologiques ? Le « principe de crédibilité » (Charaudeau, 1997 ; Lochard, 2005) est-il aujourd’hui perdu de vue ou, au contraire, est-il à l’origine d’un recours croissant à l’artificiel pour dire et représenter le monde ? Comment ces évolutions redéfinissent-elles les frontières entre information, narration, spectacle et expérience ?
Dans l’industrie audiovisuelle, les techniques artificielles semblent aujourd’hui servir davantage à dire le réel qu’à représenter l’imaginaire. Ce déplacement prolonge ce que Roland Barthes (1968) a nommé « effet de réel » : des procédés qui, indépendamment de leur valeur documentaire, visent à produire une impression d’authenticité. Dans les dispositifs audiovisuels contemporains, cette logique se trouve redoublée : plus les images sont fabriquées ou augmentées, plus elles tendent paradoxalement à être perçues comme crédibles. L’artificiel ne constitue dès lors plus un obstacle à la croyance, mais l’un de ses supports, en participant à la légitimation des récits et à la stabilisation des régimes de confiance (Lambert,2013). Reste alors à interroger les limites de cette dynamique : jusqu’où ces transformations peuvent-elles demeurer crédibles et acceptables pour les spectateurs ?
Axe 3. Enjeux économiques et reconfigurations des pratiques professionnelles
Les transformations contemporaines affectent les industries télévisuelles, historiquement structurées autour de formats standardisés et de logiques de flux, aujourd’hui reconfigurées par le développement des plateformes et des outils de production automatisés. La reconfiguration des rapports de force au sein de l’industrie audiovisuelle (Alexis, 2024 ; Thoër, Boisvert, Niemeyer, 2022) contribue ainsi à accélérer et multiplier les recours aux technologies artificielles dans la fabrication des contenus, notamment dans une logique de réduction des coûts et d’optimisation des processus de production. La profusion des formats, des productions, duplications, hybridations rendue possible par la technologie tend-elle à prendre le pas sur les intentions et les projets éditoriaux ?
Dans ce contexte, le recours à l’artificiel peut également être appréhendé comme un outil de rationalisation des processus de fabrication, permettant de réduire les coûts, de limiter les contraintes liées aux tournages en conditions réelles ou d’accélérer les rythmes de production. Cette dynamique ouvre également la question d’une possible uniformisation des formes de production du réel, liée à la circulation transnationale des formats (Euvrard, Kitsopanidou et Thévenin, 2018). Au-delà des dimensions économiques et industrielles, le recours à l’artificiel invite également à interroger les recompositions du travail éditorial et technique : quelles compétences sont désormais associées à la fabrique d’un audiovisuel du réel ?
Enfin, l’artificiel comme condition ordinaire de la médiation du réel peut dès lors susciter des débats éthiques, éditoriaux ou esthétiques, notamment lorsqu’elle est perçue comme susceptible d’appauvrir la narration, de fragiliser la crédibilité des images ou de réduire la créativité (Chambat-Houillon, Jost, 2012) au profit de solutions techniques standardisées. Aujourd’hui, l’inventivité semble se déployer sous de nouvelles formes, mais elle s’inscrit également dans des logiques économiques et éditoriales plus contraignantes, où la production vise à l’optimisation attentionnelle, à « capter l’attention » (Citton, 2014) et à standardiser certaines formes de spectacle. Ainsi, l’histoire des artifices audiovisuels éclaire les tensions contemporaines entre créativité et logiques économiques. Dans ce contexte, où des motivations économiques s’ajoutent à la recherche artistique, reste-t-il encore une place pour le charme du trucage et sa capacité à émerveiller ?
En s’inscrivant dans la continuité des recherches consacrées aux productions télévisuelles et à leurs transformations contemporaines, ce dossier encourage les approches pluridisciplinaires. Les techniques et pratiques artificielles ne constituent pas un phénomène nouveau dans les industries audiovisuelles, mais leur généralisation et leurs reconfigurations invitent à en repenser les usages, les formes et les enjeux. En prolongeant les travaux sur les régimes de représentation et les dispositifs médiatiques, il invite à penser les reconfigurations actuelles des pratiques audiovisuelles à l’ère des techniques et des intelligences artificielles, ainsi que leurs effets sur la production, la circulation et la réception des images.
Références
Alexis, L. (2024). « « La culture, ça se partage ». L’audiovisuel public au cœur d’une mutualisation des pratiques du journalisme culturel », Les Enjeux de l’information et de la communication, 24, 3, 1, p. 49-65.
Barthes, R. (1968). L’effet de réel, Communications, 11, 84-89.
Baudrillard, J. (1981). Simulacres et simulation. Éd. Galilée.
Chambat-Houillon M.-F., Jost François, dir. (2012). « La création : hier, aujourd’hui », Télévision, 3.
Chambat-Houillon M.-F. (2016). « De la sincérité aux effets de sincérité, l’exemple de l’immersion journalistique à la télévision », Questions de communication, 30, p. 239-259.
Citton, Y. (2014). L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte.
Euvrard, T., Kitsopanidou, K. et Thevenin, O. (2018). « Plateformes de coproduction et mondialisation de l’audiovisuel : espaces stratégiques de médiation au carrefour d’enjeux industriels et créatifs », Entrelacs, 14.
Jost F. (1999). La télévision du quotidien. Entre réalité et fiction, Paris/Bruxelles, Ina/De Boeck Université. 2è édition revue et augmentée, 2004.
Jost, F., dir. (2010), « Télévision et réalité », Télévision, 1.
Jost, F. (2014), « L’Empire du faux. Sémiotique de la feintise cinématographique », Cahiers de narratologie, 26.
Lambert, F. (2013). Je sais bien mais quand même. Essai pour une sémiotique des images et de la croyance, Le Havre, Éditions non Standard.
Niney F. (2000). L’Épreuve du réel à l’écran. Essai sur le principe de réalité documentaire, Bruxelles, De Boeck Université.
Odin R. (2000), De la fiction, Bruxelles, De Boeck Université.
Soulez, G., Ségur, C. et Fourquet-Courbet, M.-P. (2022). « Penser l’audiovisuel numérique : vers une nouvelle étape », Questions de communication, 41, p. 293-300.
Thoër, Ch., Boisvert, S. et Niemeyer, K. (2022). « La télévision à l’ère des plateformes. Quels enjeux et opportunités pour l’industrie de l’audiovisuel et ses publics ? », Questions de communication, 41, p. 315-338.
Véray, L. (2012). « Numérique et maquillage esthétique des images du passé à la télévision », Écrire l’histoire, 9, p. 29-35.
Calendrier
2 juin 2026 : Lancement de l’appel à article
30 juin 2026 : date limite de l’envoi des propositions d’articles (2 000 signes maximum
espaces compris, hors bibliographie)
À partir du 15 juillet 2026 : notification aux auteurs
16 octobre 2026 : réception des articles (de 35 000 à 45 000 signes espaces compris) avec résumé et biographie
15 novembre 2026 : retour aux auteurs des évaluations en double aveugle
18 décembre 2026 : réception de la version définitive des articles après corrections (avec résumé et biographie)
Publication prévue au printemps 2027
Les propositions sont à envoyer à :
Lucie Alexis : lucie.alexis@univ-grenoble-alpes.fr
Céline Ségur : celine.segur@univ-lorraine.fr
François Jost : francois.jost@sorbonne-nouvelle.fr
[1] URL : https://www.cnrtl.fr/definition/artificiel Dernière consultation le 29/06/2026.
[2] « Télévision et réalité », Télévision, n° 1, 2010 URL : https://shs.cairn.info/revue-television-2010-1?lang=fr
Mots-clés
- Mots-clés
- Intelligence artificielle
- télévision