L'Homme & la société

Les intelligences artificielles génératives dans la quotidienneté : mutations de l’intersubjectivité et de l’altérité

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Informations éditées à partir d’une annonce Calenda.

Réponse attendue pour le 31/03/2026

Type de réponse Résumé

Type de contribution attendue Article

Nom de la publication L'Homme & la société

Coordinateurs

L’émergence, au cours des dernières années, d’IA génératives à la disposition du grand public, telles que Dall-E ou ChatGPT, ne peut manquer d’interroger les sciences sociales, et doit nourrir un discours spécifique, ne se confondant ni avec celui sur le numérique, ni avec celui sur l’intelligence artificielle en général. Parce qu’elles sont maniables par tous, et semblent répondre à la parole, les IA génératives génèrent des modes d’engagement qui ressemblent à l’intersubjectivité. Cela perturbe la manière même dont les intellectuels les problématisent : le thème du remplacement de l’humain par une « superintelligence » refait surface, alors même que les capacités réelles des IA demeurent très en-deçà de cet horizon. Les effets économiques des IA génératives, s’ils sont incontestables, demeurent encore difficiles à mesurer dans leur portée exacte.

Ce qui est en revanche certain est que l’IA générative contribue d’ores et déjà à transformer les subjectivités. L’IA générative est ainsi considérée comme une source de vérité, malgré sa tendance récurrente aux hallucinations. Elle permet l’industrialisation de la propagande en ligne, via les deepfakes ou la gestion automatique de faux comptes sur les réseaux sociaux. Elle est prise dans des relations affectives, lorsqu’elle joue le rôle de conseillère, de psychologue, de partenaire amoureux virtuel, ou qu’elle rend la parole aux morts. Elle tend à remplacer l’art par des productions automatisées et produites en continu, sapant la possibilité de construire une communauté autour des œuvres. Elle donne lieu à une nouvelle science, qui n’est pas même pleinement comprise par ceux qui l’élaborent. Elle transforme le rapport des écoliers, des étudiants, des enseignants universitaires et des travailleurs à leur tâche, contribuant à la fois à la faciliter et à la vider de son sens.

Ces différentes applications renvoient à une même interrogation : comment les IA génératives reconfigurent-elles les rapports contemporains au réel, à l’altérité, ainsi que les diverses modalités par lesquelles le sujet se rapporte à lui-même ? Plusieurs questions subsidiaires apparaissent alors. En proposant un simulacre d’autre qui s’adapte en permanence à toutes les exigences, les IA génératives ne compromettent-elles pas la capacité à se rapporter à une altérité véritable, ou à tout simplement la désirer ? Ne sapent-elles pas les liens de solidarité effectifs existant entre les individus en les remplaçant par des programmes ? Laissent-elles encore la possibilité de croire en la réalité, lorsque tout ce qui se donne à voir est toujours susceptible d’être simulé ? Leur déléguer la fonction créatrice ne conduit-il pas à en priver l’humanité ? Leurs créations, reprenant des matériaux existants et les recombinant, n’empêchent-elles pas toute production réelle de nouveauté, et ne condamnent-elles donc pas à reconduire les stéréotypes ? Le risque qui apparaît derrière l’ensemble de ces questions est celui d’une psychose collective : le référent du réel menace de venir à manquer, dans un monde où l’Autre deviendrait irrémédiablement absent ou alors terriblement durci.

Mais faut-il y voir une véritable rupture ? Chaque nouvelle technologie numérique engendre une nouvelle vague de discours critiques, qui conduit à se concentrer sur telle ou telle catégorie d’artefacts, plutôt que sur les dynamiques sociales qui les engendrent. Or toutes les modalités par lesquelles l’IA éloigne ses usagers du réel s’inscrivent dans des distorsions déjà existantes : ni la propagande, ni la passivité du consommateur, ni l’aliénation au travail n’ont attendu les IA génératives pour exister, le néolibéralisme a depuis longtemps placé la note plus que l’apprentissage réel au cœur du système éducatif, et les partenaires amoureux virtuels ne semblent rien d’autre qu’un nouvel avatar des love dolls. Se pose toutefois la question de savoir si, en intensifiant des tendances préexistantes, les IA génératives ne leur font pas effectuer un saut qualitatif.

Les IA génératives ne peuvent par ailleurs pas être pensées de manière isolée, mais doivent être rapportées à l’écosystème technologique dans lequel elles s’inscrivent : elles sont par exemple impensables sans Internet et les réseaux sociaux, qui fournissent la masse considérable de données nécessaire à leur entraînement. Cela conduit à questionner les enjeux liés à la propriété de ces données, à leur territorialisation, et aux nouvelles possibilités de surveillance et de manipulation qu’ouvre leur traitement par les IA génératives : là encore, c’est le rapport des individus au réel et à eux-mêmes qui est en jeu, et peut devenir l’objet des stratégies de contrôle des entreprises et des États. Cela invite également à interroger tant la prétention à la nouveauté radicale des IA génératives que leurs agencements avec d’autres technologies, ou encore leurs limites et leur spécificité : qu’est-ce qui distingue clairement une IA générative d’un algorithme d’aide à la décision, dont il est après tout permis de dire qu’il génère la décision à laquelle il aboutit ?

Les sciences sociales ont donc la responsabilité de se confronter aux transformations du rapport au réel ouvertes par les IA génératives sans les surestimer. Faut-il développer des analyses radicalement nouvelles ou les outils théoriques actuels permettent-ils de les saisir ? Ne conduisent-elles pas à réactualiser de vieilles analyses qui pouvaient sembler avoir un caractère excessif, comme la thèse de Baudrillard d’une disparition du réel au profit d’une hyperréalité simulée ? Il importe ici de faire preuve à la fois d’une rigueur empirique permettant de saisir clairement l’impact du phénomène, et d’une imagination prospective permettant seule d’anticiper sur ce qu’il peut devenir. C’est en effet à ce prix seulement qu’une réaction politique adaptée aux transformations en cours sera possible. Toutes les disciplines semblent ici devoir être mobilisées, tant les IA génératives apparaissent comme un objet composite, à l’intersection de dynamiques économiques, sociales, politiques, environnementales, de genre et psychiques, produisant des objets linguistiques et soulevant des questions d’ordre anthropologique et philosophique. Les IA génératives obligent donc à une approche à la fois théorique et empirique sur différents terrains, convoquant et croisant toutes les disciplines, prospective et ancrée dans les tendances du présent : c’est la raison pour laquelle L’Homme et la Société lance cet appel à contribution autour des 3 axes suivants, intimement articulés : rapport à soi, rapport à l’autre, et contrôle par autrui.

Modalités de contribution

  • Merci d’adresser un résumé d’article de moins d’une page à Monique Selim (monique.selim@ird.fr), wenjing guo (wenjguo@gmail.com) et Alexis Piat (piat.alexis@gmail.com) avant le 31/03/2026.
  • Les articles retenus, d’une longueur 60 000 signes maximum, seront attendus pour le 30/06/2026.

Coordination du numéro

  • Wenjing Guo, (CESSMA-Cité du genre-Paris Cité)
  • Alexis Piat (Collège International de Philosophie)
  • Monique Selim (CESSMA-IRD-Paris Cité),

Comité de rédaction

  • Pierre Bras (UC Paris),
  • Ioana Cîrstocea (CESSP-CSE),
  • Stéphane Corbin (CERReV),
  • Laurence Costes (LIRTES),
  • Christophe Daum (DySoLab),
  • Claude Didry (CMH),
  • Jean-Pierre Durand (CPN),
  • Abdelhafid Hammouche (Clersé),
  • Judith Hayem (Clersé),
  • Bernard Hours (CESSMA),
  • Uladzislaŭ Ivanoŭ (EHU Vilnius),
  • Salvador Juan (CERReV),
  • Michel Kail, Laurie Laufer (IHSS),
  • Corine Maitte (ACP),
  • Margaret Manale (CNRS),
  • Louis Moreau de Bellaing (Univ. de Caen Normandie),
  • Almira Ousmanova (EHU Vilnius),
  • Karine Parrot (LEJEP),
  • Alexis Piat (Collège International de Philosophie)
  • Pierre Rolle (Paris X),
  • Mariana Saad (IHMC),
  • Ivan Sainsaulieu (Clersé),
  • Nicolas Schapira (MéMo/Grihl),
  • Monique Selim (CESSMA),
  • Richard Sobel (Clersé),
  • Sophie Wahnich (IIAC-TRAM)