Aujourd’hui, nous passons une grande partie de notre temps à invoquer la distraction. Peu de notions semblent mieux rendre compte de l’état actuel de notre économie de l’attention, tant elle permet de saisir aussi bien la prolifération des contenus générés par l’IA (« AI slop ») que les stratégies de diversion politique ou encore la logique extractive de la consommation médiatisée. Omniprésente et incessante, la distraction sollicite sans relâche notre engagement, prétendant expliquer notre rapport aux médias, à l’art, à la technologie, à l’idéologie et au travail. Mais, fidèle à son nom, elle nous entraîne également loin de nos préoccupations immédiates, nous désignant sans cesse un ailleurs : un catalogue de spectacles annoncés, un défilé ininterrompu de redirections.
Depuis plus d’un siècle, la distraction accompagne les réflexions esthétiques et médiatiques : elle constitue à la fois une catégorie d’analyse et un objet privilégié de la pensée sur la modernité et les expériences collectives. Au cœur du canon de l’École de Francfort, ses formes et ses espaces de manifestation ont régulièrement servi de plateformes critiques pour l’étude des phénomènes de masse, pris entre torpeur organisée et frémissement émancipateur. Signe et symptôme des crises historiques, la distraction a été interprétée aussi bien à l’aune des processus de rationalisation qu’à travers les techniques de déplacement, de rupture, de fragmentation et de dispersion.
À l’occasion du centenaire de l’essai de Siegfried Kracauer, « Le Culte de la distraction » (« Kult der Zerstreuung »), publié dans la Frankfurter Zeitung le 4 mars 1926, il importe toutefois de s’interroger : comment repenser et reformuler aujourd’hui notre rapport à la distraction, en tenant compte de la pluralité des temporalités, des contextes médiaculturels et des généalogies critiques qui la traversent ? Que pouvons-nous apprendre, par exemple, d’un réexamen des discours de la première modernité sur l’inattention, la concentration et l’imagination ? Comment les conditions du capitalisme des plateformes ont-elles transformé les matérialités incarnées et les régimes affectifs de la distraction ? Quelles opérations médiatiques et quelles infrastructures deviennent alors visibles ? Enfin, quelles tactiques et quelles techniques de la distraction émergent à l’ère des environnements automatisés, fondés sur l’invisibilisation d’un travail numérique genré et racialisé ? Quels futurs la distraction permet-elle d’envisager, notamment lorsqu’elle est abordée depuis des perspectives queer, migrantes et non chrononormatives ? Enfin, comment les approches intermédiales, qui mettent en lumière les transferts et les circulations entre des pratiques matérielles, institutionnelles et artistiques diverses, peuvent-elles contribuer à repenser la distraction comme catégorie analytique ?
Ce numéro d’Intermédialités se propose de resituer la distraction au croisement de multiples discours culturels et configurations médiatechnologiques, tout en réfléchissant à sa capacité persistante de déplacer, de réorganiser, de mobiliser et de réorienter les objets mêmes qu’elle prend pour objet d’étude. Nous invitons des propositions en français ou en anglais portant notamment, sans s’y limiter, sur les axes thématiques et interventions critiques suivants :
- histoires culturelles et médiatiques alternatives de la distraction ;
- distraction et nouvelles formes d’expérience ;
- distraction et non-chrononormativité ;
- perspectives queer sur la distraction ;
- économies politiques de la distraction ;
- capitalisme numérique et distraction ;
- la distraction et/ou la distraction comme travail ;
- les futurs de la distraction.
Le visuel de l’appel à contributions : Jerry Pethick, Snow Screen and Parka, 1977, graphite and ink on paper. Collection of the Morris and Helen Belkin Art Gallery, University of British Columbia, purchased with support from Rojeanne and Jim Allworth, the Morris and Helen Belkin Foundation and the Morris and Helen Belkin Art Gallery Acquisitions Fund, 2015.
Photo : SITE Photography, Scott Massey.
Photo : SITE Photography, Scott Massey.
- Date de soumission des propositions : 10 janvier 2027
- Annonce des résultats de la sélection des propositions : 1er février 2027
- Soumission des textes complets aux fins d’évaluation : 1 août 2027
- Publication des textes retenus par le comité de rédaction : Printemps 2028
Intermédialités est une revue scientifique semestrielle qui publie en français et en anglais des articles inédits évalués de façon anonyme par des pairs.
Les propositions d’articles (350 à 400 mots) doivent être acheminées avant le 10 janvier 2027 aux adresses suivantes : ilinca.iurascu@ubc.ca et dante.prado@ubc.ca. En plus du résumé de la proposition, une bibliographie préliminaire (cinq livres ou articles) ainsi qu’une brève notice biographique (discipline, champs d’intérêt, 5 à 10 lignes) sont demandées. Les propositions seront évaluées en fonction de l’originalité de l’approche, de la pertinence de la problématique et de l’adéquation avec la revue.
Les articles définitifs seront à soumettre le 1er août 2027. Ils devront avoisiner les 6 000 mots (40 000 caractères, espaces comprises) et pourront comporter des illustrations (sonores, visuelles, fixes ou animées), dont l’auteur·e de l’article aura pris soin de demander les droits de publication.
Pour de plus amples informations sur la revue, consultez les numéros accessibles en ligne sur la plateforme Érudit : www.erudit.org/fr/revues/im/
Mots-clés
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- Culture
- Distraction
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