Médias et Journalismes en tensions : normes, pratiques et discours

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Réponse attendue pour le 26/03/2026

Type de réponse Résumé

Type d’événement Colloque

Coordinateurs

Dates de l’événement
  • Du au

Lieu de l’événement MSH Lyon Saint-Etienne, 14 Av. Berthelot , Lyon 69007, France

Déjà dans les années 1990, les mutations du journalisme étaient mises en regard des bouleversements sociaux plus larges (Levêque, 1999). Trois décennies plus tard, cette articulation demeure féconde : les transformations des médias et du journalisme continuent de refléter et d’accompagner celles des sociétés contemporaines. Qu’il s’agisse de changements économiques, politiques, techniques ou culturels, ces évolutions invitent à interroger la manière dont les journalistes exercent leur métier, redéfinissent leurs relations avec les autres acteurs sociaux et réinventent les formes et les fonctions des discours médiatiques. Les transformations contemporaines qui touchent le journalisme comme profession ont été documentées par la recherche (Gadras, 2022 ; Lyubareva, Marty, 2022). Comment ces mutations se traduisent-elles à la fois dans les pratiques et les discours journalistiques ? Comment interrogent-elles les normes et idéaux d’une profession dont l’identité semble toujours plus « floue » (Ruellan, 1992) ? Comment encouragent-elles à repenser la responsabilité des médias face aux tensions et crises qui parcourent l’espace social ?
Le colloque souhaite interroger les tensions, que celles-ci se manifestent à bas-bruit ou de manière ostensible, dans les médias et le journalisme mis à l’épreuve, renforcés ou reconfigurés dans leurs normes, leurs pratiques et leurs discours. En complément des travaux qui s’intéressent aux crises dans l’analyse des médias et du journalisme (Dubec, Moreira Cesar, 2024 ; Leroy, 2022 ; De Montety, Souchier, 2009 ; Narcisse, 2007), ce colloque s’intéresse aux moments sociaux où les tensions s’exacerbent, qu’elles soient liées à une conflictualité inhérente à la crise transposée dans le champ médiatique, ou mises en lumière par des situations d’urgence et de forte intensité informationnelle, qui révèlent des tensions profondes et diffuses. Approcher ces phénomènes à partir des tensions permet d’analyser les normes, les contraintes et les rapports de pouvoir, notamment au niveau des relations que les journalistes entretiennent avec les autres acteurs sociaux (politiques, économiques, institutionnels) et les publics, selon une pluralité de registres : conflictualité, concurrence, fragilisation, remise en question, délégitimation, pressions…

Les propositions de communication pourront questionner les normes sociales, professionnelles et discursives, saisies dans des situations variées de manifestation des tensions, à partir d’études focalisées sur l’analyse des discours ou des pratiques des acteurs médiatiques.

Du côté des discours

Le discours ne se limite pas à refléter les tensions et les crises sociales et politiques : il constitue le lieu même de leur configuration, un espace de lutte entre représentations divergentes du monde. Dès lors, s’intéresser aux tensions qui traversent les discours médiatiques contemporains et leurs modes de circulation permet d’appréhender la diversité des normes, des hiérarchies, des systèmes de valeurs qui structurent les relations dans l’espace social. Il s’agit entre autres d’évaluer l’amplitude des discours autorisés et les effets d’agenda qui structurent un espace public pourtant fragmenté (Pailliart, 1995 ; Charaudeau, 1999).
L’attention portée aux modalités de médiatisation des faits et phénomènes invite à examiner les processus d’invisibilisation (Arpin, 2010) ou de mise en visibilité d’enjeux, acteurs ou paroles marginalisés ailleurs, ou présentés comme tels (Sécail, 2022). Les communications pourront entre autres s’intéresser aux choix discursifs opérés – qu’ils relèvent du lexique, de la citation ou de la mise en récit – pour susciter, rendre compte, atténuer ou exacerber des tensions. Les communications pourront aussi explorer la diversité des régimes médiatiques du conflit : polémique, controverse, scandale, débat…

Du côté des pratiques

La permanence de tensions est caractéristique du champ journalistique et contribue à la diversité et à l’instabilité de l’identité socioprofessionnelle des journalistes (Ruellan, 2020). Le regard est ici posé sur l’exercice du métier qui expose et pousse aux limites, celles de la résistance, de la protection ou même de la compromission. De la connivence à la menace de mort en passant par la corruption, nous souhaitons inviter ici des paroles qui incarnent et interrogent les (op)pressions sur les journalistes, qu’elles soient subtiles et insidieuses ou bien massives et assumées. Nous nous demanderons également en quoi les collectifs professionnels constituent encore des formes protectrices dans ces contextes violents. Le colloque invite aussi à interroger plus explicitement les structures économiques des médias, leurs modèles de financement et les contraintes organisationnelles qui façonnent les marges de manœuvre des journalistes. Le brouillage croissant des frontières entre information et communication se manifeste notamment à travers l’essor des contenus publirédactionnels. Leurs formes renouvelées dans un contexte de plateformisation de l’information (Rebillard et Smyrnaios, 2019), les modalités de leur signalement (ou de leur effacement) et les difficultés des publics à identifier ces contenus soulèvent des enjeux de transparence, de confiance, de régulation (Badouard, 2020) et de responsabilité (Joux, 2022b). En regard, des médias alternatifs se développent, en ligne comme hors ligne, revendiquant une indépendance économique, un positionnement éditorial différent et des démarches journalistiques plus ou moins proches des canons traditionnels de la profession (Sedel, 2021 ; Joux, 2022a ; Bullich et al., 2023).
Les propositions de communication sont invitées à explorer la manière dont ces tensions se manifestent dans des contextes politiques et socio-culturels hétérogènes dont il s’agira de ne pas globaliser l’analyse ou la compréhension. Quatre axes plus spécifiques ont été identifiés comme des entrées sur des enjeux sociaux et politiques majeurs, afin de permettre aux propositions de communication de s’inscrire dans la thématique des modes d’existence problématiques des médias et du journalisme.

Axes thématiques

Médias et identités : enjeux de (dé)construction et d’assignation

Cet axe propose d’examiner la manière dont les médias et le journalisme participent à la construction, à la reproduction ou à la reconfiguration des identités sociales et professionnelles, au regard de normes de genre, de classe ou de race (Cervulle, 2021 ; Mazouz, 2015). Inscrites dans les pratiques professionnelles, les dispositifs médiatiques et les discours produits, ces normes se manifestent au sein des médias tant dans le renforcement des représentations dominantes que dans les tentatives de leur remise en question par des journalistes et acteurs sociaux. À ce titre, les productions médiatiques donnent à voir des formes renouvelées de résistance, d’invention et de conflictualité, révélatrices des recompositions contemporaines du champ journalistique. Les propositions de communication pourront notamment porter sur les médias expressivistes (Cardon, Granjon, 2010) en tant qu’espaces de lutte symbolique et politique – médias alternatifs, féministes, communautaires ou antiracistes – au sein desquels des acteurs minorisés élaborent des contre-récits, redéfinissent les cadres de visibilité et revendiquent une autorité discursive propre. Ces dynamiques participent ainsi à une reconfiguration des frontières de la légitimité journalistique, en particulier dans leurs rapports à l’engagement (Lindner, 2016), à la prise de position politique et aux normes professionnelles dominantes.

Plus largement, le champ médiatique est traversé par des tensions professionnelles, organisationnelles et discursives (Damian-Gaillard et al., 2021), qui se traduisent par un accès différencié à la parole et à la reconnaissance : sélection des sujets, stratégies de cadrage, inégalités d’accès aux fonctions éditoriales, phénomènes d’invisibilisation (Demers et al., 2014), de silenciation, de délégitimation ou de discrédit, ainsi que diverses formes de violences, notamment en ligne. La question du backlash (Beaulieu, 2022) est de ce point de vue particulièrement prégnante et pourra être interrogée dans les tensions que l’agissement en ressac (Bard, 2019) renouvelle.

Enjeux discursifs et professionnels des questions écologiques

Dans cet axe, nous pourrons nous intéresser aux tensions que génère au sein des médias la prise en compte, ou l’absence de prise en compte, des enjeux écologiques dans l’organisation du travail, les modalités de financement ou encore dans les choix des sujets d’actualité à traiter et des angles adoptés (Comby, 2009 ; Prodhomme, Carlino, Mercier, 2024). Les propositions pourront interroger par exemple les manières dont la « charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique en France » et ses équivalents dans d’autres pays ou à d’autres échelles ont été portés, défendus ou rejetés au sein des différentes rédactions. L’observation fine des initiatives mises en place – pour participer à répondre, en tant que média ou en tant que journaliste, aux problèmes écologiques – et des difficultés ou blocages rencontrés sera particulièrement appréciée. La répression policière et juridique dont ont fait l’objet certains journalistes environnementaux en France et à travers le monde (UNESCO, 2024), que ce soit sur le terrain ou dans les tribunaux, pourra également être analysée dans cet axe, ainsi que les menaces auxquelles ils font face lorsque leurs reportages et enquêtes sur les désastres écologiques vont à l’encontre des intérêts financiers d’acteurs puissants.
Cet axe accueillera également des recherches inédites sur le traitement médiatique des enjeux et des risques écologiques, que ceux-ci soient identifiés comme crise (crise climatique, crise de la biodiversité) ou qu’ils relèvent de tensions à bas-bruit, voire invisibilisées (Crespin & Ferron, 2016), comme de nombreux cas de pollutions locales et ordinaires qui ne sont pas, ou pas encore tout à fait, constitués comme problèmes publics. L’analyse précise des modalités et procédés de (dé)politisation (Comby, 2015), de lissage (Oger, Ollivier-Yanniv, 2006), d’euphémisation (Krieg-Planque, 2010) ou d’évidentialisation (Guilbert, 2011) à l’œuvre dans les discours médiatiques portant sur les enjeux écologiques enrichiront cette perspective.

Extrême-droitisation des médias et déplacement des normes journalistiques

Cet axe propose d’interroger l’extrême-droitisation du champ médiatique, à travers les discours médiatiques, mais aussi ses relations aux pouvoirs économiques et politiques et ses conséquences sur les pratiques de production et de circulation de l’information. Des travaux ont interrogé cette hypothèse (Hubé & Kervella, 2024), montrant notamment la façon dont des acteurs positionnés à l’extrême- droite de l’échiquier politique déploient de nouvelles stratégies discursives et médiatiques (Gimenez & Voirol, 2017 ; Neihouser & al., 2022 ; Stephan & Wojcik, 2024). D’autres recherches menées ces dernières années ont porté sur les dispositifs de « réinformation » en ligne (Blanc, 2016 ; Stephan, 2024).
Ces questions ne concernent toutefois pas seulement les acteurs politiques issus de l’extrême droite ou des médias en marge du champ professionnel du journalisme, engagés dans une « bataille culturelle » pour imposer leur idéologie (Alduy, 2024). L’expansion des idées de l’extrême-droite peut en effet également s’observer dans des discours portés dans des médias traditionnellement ancrés dans le paysage médiatique, qui semblent participer à la circulation de discours de haine et à une légitimation de thématiques et termes historiquement portés par l’extrême-droite (Ouakrat, 2023). Ces questions impactent également les conditions d’exercice du journalisme, dans lesquelles on observe aussi bien des formes de résistance que de compromission, qui mettent en tension les normes journalistiques. L’extrême-droitisation des médias peut également être analysée au niveau économique, en lien notamment avec la concentration accrue du capital médiatique et la réorientation idéologique impulsée par des acteurs privés, dont Vincent Bolloré constitue le cas paradigmatique (Lévrier, 2023), mettant « leurs » médias au service de l’extrême droite.

Pratiques journalistiques et traitement des tensions géopolitiques

Aucun conflit ne ressemble à un autre, ce qui rend nécessaire la poursuite de l’observation du travail journalistique en situations extrêmes et dans des contextes politiques variés (Boulanger, 2021). La fragilisation des discours, des acteurs, des repères institutionnels, des espaces publics et des régimes démocratiques transforme en profondeur les conditions de production de l’information. Dans ce contexte, le journalisme est confronté à des situations de guerres informationnelles (Lyubareva, Nocetti, 2024) et d’accès aux sources limité, voire empêché (Robinet, 2013 ; Serrano, 2013). Les propositions pourront ainsi analyser à partir de terrains précis de quelles manières l’information peut elle-même devenir un moyen de lutte géopolitique (Marrangé, Quessard, 2021).

Les tensions professionnelles liées aux positionnements éditoriaux des médias, aux pressions politiques et économiques, ainsi qu’aux pratiques journalistiques en temps de crise, pèsent sur la capacité à rendre compte des conflits et à en documenter les réalités. Elles affectent notamment les conditions d’exercice des journalistes présents sur les terrains de conflit, souvent réduits à un rôle de témoins contraints. Les communications pourront ainsi porter sur les différents procédés et démarches mis en place par les journalistes pour construire et maintenir leur crédibilité professionnelle, et échapper à l’instrumentalisation de leur discours. Enfin, les communications pourront donner à voir comment les discours médiatiques rendent compte des conflits en fonction de leur ligne éditoriale et les tensions que ces représentations et ces choix éditoriaux génèrent dans l’espace public.

Modalités de soumission des propositions de communication

  • Format des propositions : 3000 signes + bibliographie indicative
  • Les propositions seront déposées en version PDF anonymisée sur https://mediatensions.sciencesconf.org

Calendrier

  • Publication de l’appel à communication : 12 janvier 2026
  • Date limite de dépôt des propositions : 26 mars 2026
  • Notification d’acceptation ou de refus : fin mai 2026

Comité scientifique

  • Julien Auboussier (Université Lumière Lyon 2)
  • Thomas Bihay (Université Jean Moulin Lyon 3)
  • Claire Blandin (Université Sorbonne Paris Nord)
  • Laetitia Biscarrat (Université Côte d’Azur)
  • Edouard Bouté (Université Catholique de Lille)
  • Vitaly Buduchev (Université de Lorraine)
  • Marion Dalibert (Université de Lille)
  • Marie-Noëlle Doutreix (Université Lumière Lyon 2)
  • Valentyna Dymytrova (Université Jean Moulin Lyon 3)
  • Valérie Croissant (Université Lumière Lyon 2)
  • Simon Gadras (Université Lumière Lyon 2)
  • Isabelle Garcin-Marrou (Sciences Po Lyon)
  • Éva-Marie Goepfert (Université Lumière Lyon 2)
  • Laure Guillot Farneti (Université Claude Bernard Lyon 1)
  • Lise Jacquez (Université Clermont Auvergne)
  • Isabelle Hare (Université Lumière Lyon 2)
  • Enrique Klauss (Université Côte d’Azur)
  • Olivier Koch (Université Sorbonne Paris Nord)
  • Clémentine Leroy (Université Marie et Louis Pasteur)
  • Emmanuel Marty (Université Grenoble Alpes)
  • Camila Moreira Cesar (Université Sorbonne Nouvelle)
  • Nathalie Pignard-Cheynel (Université de Neuchâtel)
  • Sébastien Rouquette (Université Clermont Auvergne)
  • Chloé Salles (Université Grenoble Alpes)
  • Giuseppina Sappio (Université Paris 8)
  • Laurie Schmitt (Université Jean Moulin Lyon 3)
  • Brigitte Sebbah (Université Toulouse Paul Sabatier)
  • Gaël Stephan (Université de Lorraine)

Comité d’organisation

  • Julien Auboussier (Elico, Université Lumière Lyon 2)
  • Thomas Bihay (Elico, Université Jean Moulin Lyon 3)
  • Valérie Croissant (Elico, Université Lumière Lyon 2)
  • Marie-Noëlle Doutreix (Elico, Université Lumière Lyon 2)
  • Valentyna Dymytrova (Elico, Université Jean Moulin Lyon 3)
  • Isabelle Garcin-Marrou (Elico, Sciences Po Lyon)
  • Eva-Marie Goepfert (Elico, Université Lumière Lyon 2)
  • Isabelle Hare (Elico, Université Lumière Lyon 2)
  • Aurélie Olivesi (Elico, Université Claude Bernard Lyon 1)
  • Laurie Schmitt (Elico, Université Jean Moulin Lyon 3)
  • William Spano (Elico, Université Lumière Lyon 2)
  • Mathias Valex (Elico, Université Lumière Lyon 2)