Bande(s) dessinée(s), comics, pouvoir et politique

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Response type Résumé

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Event place Les Tertiales (Valenciennes) et Faculté Warocqué (Mons, Belgique),

Parmi les liens entre arts et politique, le rapport du cinéma à l’univers politique[1] a fait l’objet de plusieurs études, de même que ceux de la musique ou, plus récemment, des séries télévisées[2]. En revanche, la contribution de la bande dessinée et des comics au champ politique souffre encore d’un manque d’examen, ou de reconnaissance en tant qu’objet d’étude scientifique.

Le terme même de bande dessinée porte à interrogation, tant la diversité des formes (qu’on peut résumer sous l’appellation de « narrations graphiques ») est vaste, du manga aux comics ou à la bande dessinée stricto sensu, en passant par les supports mêlant dessin, photo, texte, etc. Si, par commodité, l’expression « bande dessinée » est usitée ci-après, le colloque n’entend cependant exclure aucun genre se situant dans cette catégorie multiforme. Il est donc ouvert aux productions de l’ensemble des aires culturelles, en ce qu’il se propose d’aborder leur rapport au / à la politique.

L’origine de ce colloque vient du constat d’une relative rareté des études en la matière. Celles qui existent portent souvent sur un auteur, un héros ou un ouvrage spécifique, plutôt que sur la thématique générale des liens entre le neuvième art et la/le politique. L’Institut d’Etudes Politiques de Toulouse publia certes en 1976 un ouvrage collectif[3], mais qui n’ouvrit à d’autres ouvrages la voie qu’on aurait pu espérer. Les publications du Parti communiste français envers la jeunesse (Vaillant, 1945-1969 ; Pif Gadget, 1969-1993) firent l’objet de plusieurs études[4], de même que les plus célèbres héros (Tintin[5], Astérix[6]) mais ce sont en fait les arbres cachant les forêts d’une masse de bandes dessinées inexplorées dans leur aspect politique. Si la dimension libertaire de la saga Corto Maltese, d’Hugo Pratt, est connue, on ne peut que s’étonner, par exemple, que la charge anti-autorité et anti-institutions qu’est l’ensemble de l’œuvre de Franquin ne soit pas plus examinée, ou même le personnage d’Achille Talon, par Greg. Ces quelques exemples montrent qu’une diversité de situations présentant un rapport au politique s’avère susceptible d’intéresser le chercheur.

Actuellement, hormis les analyses de Pascal Ory[7] dans les magazines Lire et l’Histoire, l’étude politiste de la bande dessinée, et, par extension, des comics[8] est rare. Cette situation est d’autant plus paradoxale que, si pendant longtemps la bande dessinée ne pouvait aborder explicitement la politique (censure concernant les « publications destinées à la jeunesse » oblige) ou s’y refusait d’elle-même[9], les bandes dessinées investissant expressément le champ politique se sont multipliées depuis le début du XXIème siècle, soit bien après que la « BD » ait cessé d’être considérée comme s’adressant exclusivement aux enfants et adolescents. Désormais bien établie comme forme d’expression artistique, la bande dessinée a abordé un indéniable virage politique, en particulier à partir des années 1970 avec la bande dessinée contre-culturelle[10].

La relation des formes de narrations graphiques à la/au politique reste donc à approfondir, puisque plusieurs dimensions de cette relation ouvrent autant de champs à explorer.

Les pistes de recherche

Un bref tour d’horizon, non exhaustif, des biais par lesquels ces différents types de narration graphique  abordent le/la politique dessine les pistes de recherche que le colloque pourra suivre :

Rapport accessoire ou sujet principal ?

Le rapport au politique peut être un aspect anecdotique et secondaire d’une bande dessinée visant d’abord à divertir ou à traiter un sujet hors du champ politique, mais le non-dit peut s’avérer tout autant porteur de politisation. Alors qu’Alix rencontre souvent César et Pompée dans les complots pour le pouvoir, Blake et Mortimer voient la plupart de leurs aventures participer à la politique (on y croise même Churchill ou Elizabeth II), Tintin ou Spirou fraient souvent avec le pouvoir et ses soupirants (Le sceptre d’Ottokar, QRN sur Bretzelburg, L’oreille cassée, Tintin chez les Picaros, Le dictateur et le champignon, etc.). BD et comics revisitent la carte du monde et y placent des territoires politiques irréels (Syldavie, Bordurie, Palombie, Çatung, San Theodoros, Khemed, etc.). L’évocation d’états imaginaires, généralement situés sur les espaces sud-américains, africains ou moyen-orientaux ou asiatiques, livra le plus souvent la peinture de républiques bananières ou régimes aux gouvernants corrompus. Ce biais scénaristique, assez récurrent (révélateur d’une vision ethnocentrée ?) s’avère aussi un intéressant objet d’étude.

Cependant, récemment, par la peinture de l’exécutif dans ses différentes dimensions (surtout présidentielle[11] mais aussi ministérielle[12]) sans omettre le Parlement[13], s’est constituée une catégorie (relativement) nouvelle : la bande dessinée politique[14].

Dans ce clivage, se posent plusieurs cas de figure :

  • les BD pastichant la politique (De Gaulle à la plage[15]) : derrière le but d’amuser, cela reflète-t-il une charge politique plus sérieuse ? ;
  • les BD étudiant la politique, à la manière de l’anthropologie (ainsi de Palais Bourbon, qui n’est pas sans rappeler Un ethnologue à l’Assemblée nationale[16] de Marc Abélès) à moins qu’ils n’en constituent la suite ou la reprise (Les riches au tribunal[17]). Ce mélange des genres, qui remet en question les frontières entre science et art, entre imaginaire et réel, questionne le chercheur en sciences sociales sur les formes que prend la diffusion des thèses scientifiques ;
  • les BD expliquant la politique, en moyen pédagogique (ainsi que le postule la collection Sociorama chez Casterman[18]), propre à mieux faire appréhender la politique ou les institutions par des citoyens encore peu dotés de capital politique.  Cette contribution à la socialisation politique s’avère une piste à défricher.

Quelles sont les interactions entre BD et classe politique ?

De telles interactions s’effectuent dans plusieurs directions :

  • la politique et les comics fournissent matière à la BD : nombre de personnages politiques peuplent les cases des bandes dessinées, soit explicitement (politiciens réels mis en scène dans l’intrigue du livre), soit par allusions : Jean-Marie Le Pen apparaît de façon reconnaissable chez les Tuniques bleues[19], Quai d’Orsay évoque Dominique de Villepin, et certains auteurs se spécialisent dans la peinture du pouvoir et de la vie politique (série Silex and the city ou les auteurs Placide[20] ou Mathieu Sapin[21]).
  • la BD, es comics inspirent le discours ou le jeu politique : le monde politique prend-il des références dans ces genres culturels ? De Tintin cité par le général de Gaulle[22] à Astérix évoqué en filigrane par Emmanuel Macron, l’intégration de la BD dans la culture populaire fait de celle-ci une incontournable référence pour la classe politique, compréhensible de tous et vecteur politique plus original qu’un discours ou un symbole classiques.
  • le monde politique prête la main à la BD : lorsque Jean-Louis Debré renseigne les auteurs de la bd Le député, qu’un ancien ministre écrit à quatre mains une biographie imaginaire du colonel Olrik[23], on peut y voir plus qu’une simple anecdote, mais bien l’ouverture d’une nouvelle dimension du rapport de la bande dessinée à l’univers politique.
  • la bande dessinée et le journalisme politique : la bande dessinée s’avère aussi un prolongement, une expression du journalisme qui étudie le champ politique, à l’instar d’Ariane Chemin, du Monde, sur l’affaire Benalla[24], ou de Marie-Eve Malouines, chef du service politique de France Info[25], alors que Le Monde diplomatique publiait un numéro spécial dans lequel des bandes dessinées donnèrent forme à un article de Frédéric Lordon ou à un reportage co-réalisé avec François Ruffin[26], sans oublier les bandes dessinées écrites par des militants politiques, telle celle du théoricien identitaire Guillaume Faye[27] ou du duo Soral/Dieudonné[28].

Quels objectifs la bande dessinée politique vise-t-elle ? Et comment ?

S’agit-il de divertir, de moquer, d’avertir (tels des lanceurs d’alerte), de diffuser la parole officielle ? De quelle façon la BD peut-elle être un instrument de lutte, de conquête, de résistance ? Quelles nuances les cultures nationales (voire locales) amènent-elles dans le rapport des auteurs/autrices et de leurs œuvres au politique ? Quelle est l’audience de la bande dessinée politique, et quelle influence est-elle susceptible d’exercer sur le comportement politique ? (notamment la socialisation des futurs citoyens). Comment la BD rend-elle compte des évolutions de nos sociétés ? Peut-elle être un indicateur des aspirations, frustrations ou éléments constitutifs d’une époque ?

Ce sont donc ces champs – mais pas seulement – que ce colloque souhaite explorer, en croisant les regards de la science politique, de l’histoire, de la sociologie et d’autres disciplines susceptibles de nourrir la réflexion sur le rapport de la bande dessinée au / à la politique et notamment au pouvoir. Le comité scientifique sera particulièrement attentif à l’inscription des thématiques proposées dans le champ du sujet délimité.

Les actes feront l’objet d’une publication.

Calendrier

les propositions de contribution sont à adresser à Emmanuel Cherrier (emmanuel.cherrier@uphf.fr) sous forme de fichier word ou pdf de -/+ 2000 caractères environ

Le délai-limite de réception des propositions est fixé au 1er novembre 2021. Après le temps d’examen des propositions, une réponse sera apportée aux potentiels communicants au plus tard dans la première quinzaine de janvier 2022.

Comité scientifique

  • William BLANC, Historien, EHESS, Université Paris III
  • Emmanuel CHERRIER, Maître de Conférences en science politique, Université Polytechnique Hauts de France (Valenciennes), laboratoire CRISS
  • Serge DERUETTE, Professeur de science politique, directeur du Service des Sciences politiques de l’Université de MONS (UMONS)
  • Stéphane FRANCOIS, Maître de Conférences, Université de Mons (UMONS)
  • Pierre-Alexis DELHAYE, doctorant, Université Polytechnique Hauts de France (Valenciennes), laboratoire CRISS
  • Nicolas LEBOURG, chercheur au CEPEL, Université de Montpellier

Notes

[1] On dénommera ainsi l’ensemble composé du politique (espace de débat sur l’avenir du groupe social) et de la politique (arène symbolique de compétition pour le pouvoir).

[2] Par exemple, Lefebvre Rémi et Taïeb Emmanuel (dir.), Séries politiques. Le pouvoir entre fiction et vérité, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2020.

[3] Carbonell Charles-Olivier (dir.), Le message politique et social de la bande dessinée, éd. Privat.

[4] http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?memoire1445 ; et récemment (février 2021), le phénomène Pif Gadget fit l’objet d’un colloque à l’Université de Bourgogne-Franche Comté, https://calenda.org/774231.

[5] Assouline Pierre, « Le siècle de Tintin grand reporter », L’Histoire, Paris, février 2007 ; https://www.contrepoints.org/2019/01/10/278204-tintin-lanticommuniste-primaire ; Skilling Pierre, Mort aux tyrans ! Tintin, les enfants, la politique, Québec, Éditions Nota Bene, 2001.

[6] https://profondeurdechamps.com/2014/02/03/asterix-est-il-de-droite/ ou https://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2002-1-page-104.htm. Astérix fit l’objet d’un colloque à l’occasion de son cinquantenaire, dont les actes furent publiés, Richet Bertrand (dir.), Le tour du monde d’Astérix, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2011.

[7] Par exemple, Le petit nazi illustré. Vie et survie du « Petit Téméraire (1943-1944), Paris, Nautilus, 2002.

[8] Néanmoins, nous pouvons citer l’ouvrage de William Blanc, Super-Héros, une histoire politique, Paris, Libertalia, 2018.

[9] Ainsi, en 2015 encore, le journal Spirou, célébrant son 80ème anniversaire, écrivait « Spirou n’est pas un journal politique », mais publia un hors-série le 16 janvier 2015 pour défendre la liberté d’expression, après l’attentat contre Charlie Hebdo.

[10] Pensons, par exemple, et pour ne prendre que des exemples français, à Reiser, Wolinski, à Jacques Tardi, voire aux premières bandes-dessinées d’Enki Bilal, notamment le cycle « Légendes d’aujourd’hui » (La croisières des oubliés, Le vaisseau de pierre, La ville qui n’existait pas).

[11] Cohen Philippe, Malka Richard et Riss, La Face karchée de Sarkozy, Vents d’ouest, 3 tomes, 2006-2008 ; Durpaire François et Boudjellal Farid, La Présidente, Les Arènes, 3 tomes, 2015-2017 ; Moreau-Chevrollet Philippe et Navarro Morgan, Le Président, Les arènes, 2020.

[12] Blain Christophe et Lanzac Abel, Quai d’Orsay, Dargaud, 2 tomes, 2010-2011.

[13] Par exemple, Bekmezian Hélène, Roger Patrick et Aurel, Faire la loi, Paris, Glénat, 2017 ; Coutelis Alexandre et Cucuel Xavier, Le Député, éd. Grand Angle, 2017 (http://bdzoom.com/119177/actualites/alexandre-coutelis-dans-les-coulisses-du-theatre-de-la-republique%e2%80%a6/) ; ou Kokopello, Palais Bourbon, Dargaud et Seuil, 2021 ; https://www.20minutes.fr/politique/2958551-20210121-politiques-besoin-forcer-trait-glisse-kokopello-auteur-bande-dessinee-deputes)

[14]https://fr.wikipedia.org/wiki/Bande_dessin%C3%A9e_politique#:~:text=La%20bande%20dessin%C3%A9e%20politique%20est,de%20vue%20de%20l’humour.

[15] Jean-Yves Ferri, Dargaud, 2007. Cet auteur est par ailleurs l’un des repreneurs d’Astérix.

[16] Paris, Odile Jacob, 2000.

[17] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot et Etienne Lécroart, Seuil/Delcourt, 2019.

[18] https://sociologica.unibo.it/article/view/12777

[19] Lambil et Raoul Cauvin, Captain Nepel, Dupuis, 1993.

[20] « C’est tous les cinq ans, et c’est ce soir ! » 2002-2007 : Les Chroniques du quinquennat Chirac, Maison du Dictionnaire, 2007 ; Les très riches heures du quinquennat de Nicolas Sarkozy, Maison du Dictionnaire, 2012 ; Ça aurait pu aller mieux! l’histoire du quinquennat de François Hollande 2012-2017, Maison du dictionnaire, 2017.

[21] Campagne présidentielle, Dargaud, 2017 ; Le Château, Dargaud, 2015 ; Comédie française. Voyages dans l’antichambre du pouvoir, Dargaud, 2020.

[22] https://www.lepoint.fr/culture/comment-l-extreme-droite-tente-de-s-approprier-tintin-14-06-2020-2379793_3.php

[23] Hubert Védrine et Laurent Védrine, Olrik. La biographie non autorisée, Paris, Fayard, 2019, rééd. augmentée 2021.

[24] Chemin Ariane, Krug François et Solé Julien, Benalla et moi, Seuil, 2020.

[25] Malouines Marie-Eve et Faro, Moi Président, Editions Jungle, 2013.

[26] https://boutique.monde-diplomatique.fr/boutique/hors-series/bande-dessinee.html

[27] Guillaume Faye (scénario), Avant-guerre, Paris, Carrère, 2002.

[28] Alain Soral, Dieudonné, Zéon, Yacht People, 2 vol., Paris, Kontre-Kulture, 2012 et 2014.

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