Anthropologie et Sociétés

(Dist)danses

Danser à distance, danser en ligne

Réponse attendue pour le 22/03/2021

Type de réponse Résumé

Type de contribution attendue Article

Nom de la publication Anthropologie et Sociétés

Coordinateurs

  • Elina Djebbari , Université Paris 8
  • Mahalia Lassibille, Université Paris 8
  • Laura Steil, Université Paris 8

Contacts

Argumentaire

L’année 2020, marquée par les confinements et les protocoles sanitaires d’isolement et de distanciation sociale dus à la pandémie de Covid-19, a vu proliférer les « (dist)danses », terme par lequel nous référons aux pratiques dansées à distance, notamment celles médiatisées par des vidéos diffusées en ligne : jams collectives en temps réel sur Zoom, entraînements et cours dispensés sur Instagram et Facebook, flash-mobs lors des applaudissements de soignants à 20h, créations audiovisuelles de chorégraphies partagées, ou encore challenges sur TikTok. Mais si les (dist)danses se développent quand, pour des raisons sanitaires, politiques, religieuses ou autres, les pratiques de danse sont limitées voire interdites, elles ne représentent pas seulement un mode « par défaut » ou « de repli ». Elles constituent des choix, des opportunités et des ressources saisies par les danseurs/euses en dehors de toute « crise » ou situation désignée comme telle. Loin de constituer un phénomène nouveau, ces (dist)danses se sont répandues depuis l’émergence des plateformes de médias et réseaux sociaux sur Internet. Ce développement a permis la création d’une grande variété de propositions d’images dansées qui implique en retour l’émergence de nouveaux paradigmes pour la pratique, la transmission et la réception de la danse à l’échelle globalisée (Bench, 2010 ; Dunagan, 2018 ; Jung, 2014).

L’objectif de ce numéro est notamment de saisir les dynamiques processuelles, tant du côté des créateurs que des pratiquants et des publics de ces contenus, et de réinterroger à travers l’étude des (dist)danses en ligne la notion anthropologique de « terrain ». Si la perspective ethnographique est particulièrement encouragée, des contributions émanant d’une diversité d’ancrages disciplinaires sont bienvenues : anthropologie, sociologie, dance studies, histoire, littérature, etc.

Axes thématiques

Cet appel à contributions propose cinq axes de recherches :

Danses hors ligne/danses en ligne : antécédents historiques et contextes d’émergence

Les pratiques en ligne constituent de nouveaux déploiements qui ne sont pas sans lien avec l’histoire plus globale des danses concernées. Certaines ont été largement représentées au cinéma, dans les clips vidéo et les publicités conduisant à l’émergence de pratiques et de communautés spatialement et socialement éloignées de celles d’origine. À leur tour, la diversité des productions en ligne renouvelle la relation entre danse et vidéo et engage d’autres formes de « vidéochoréomorphose » (Djebbari, 2018). Au-delà de la médiation par écrans interposés, d’autres (dist)danses ont pu se constituer dans des contextes de répression et/ou de discrimination sociale, politique, religieuse, sanitaire, etc. Il semble ainsi important de resituer les (dist)danses dans une historicité mettant en perspective les contextes sociaux dans lesquelles elles émergent, ainsi que les technologies et les formats qu’elles mobilisent.

  • Comment des (dist)danses se sont-elles développées dans différents contextes socio-politiques et sanitaires de restriction ou d’interdiction ?
  • Les danses en ligne s’inscrivent-elles dans la continuité historique de danses médiatisées via des films, la télévision, etc., ou constituent-elles une rupture ?
  • Quels impacts visuels et esthétiques les outils technologiques d’enregistrement et de diffusion entraînent-ils sur la forme dansée ?

Expérience sensible des (dist)danses et questions de sociabilités

La migration des danses en ligne, notamment sur les réseaux sociaux, a renforcé leur spectacularisation. Il en résulte des transformations importantes dans la façoAn de danser mais aussi dans l’expérience sensible de la danse, qui est habituellement perçue comme inséparable du toucher, du contact, ou de la proximité physique des corps, particulièrement dans le cas des danses sociales, notamment de couple. Pour autant, ce passage sur des supports en ligne n’a pas réduit l’expérience des spectateurs à une appréhension exclusivement visuelle des (dist)danses. D’autant plus que les jams, soirées et autres échanges dansés via des plateformes et applications numériques ont conduit à l’émergence de nouveaux espaces-temps de sociabilité aux qualités sensorielles, émotionnelles et affectives propres.

  • Quelles expériences sensibles procurent les (dist)danses ? Par quels moyens ?
  • Quelles sont les caractéristiques des nouveaux espaces de sociabilités dansées qui ont émergé avec les (dist)danses ?
  • En quoi les (dist)danses s’affranchissent-elles ou non de la matérialité de l’espace, du temps et des corps ? Comment les frontières privé/public y sont-elles remodelées ?
  • Entre « spectacle » de communication et d’interaction sociale et rencontre entre les participants, les danses en ligne participent-elles à la création de communitas ou renforcent-elles les inégalités et clivages sociaux (Harvie, 2013) ?

Outils numériques, écrans et pédagogies : créer et transmettre les (dist)danses

Si YouTube est rapidement devenu un outil d’apprentissage, le recours aux possibilités de connexion live offertes par les différentes plateformes de réseaux sociaux (Facebook, Instagram) et de téléchargement vidéos (YouTube) d’une part, et les outils de visioconférence d’autre part (Zoom, Meet, Jitsi, Teams, etc.), a considérablement transformé l’offre pédagogique en danse. De plus, les applications pour smartphones et la démocratisation des logiciels de montage vidéo ont entraîné une diversification exponentielle des relations entre danse et (re)médiations vidéo, particulièrement importantes pour les (dist)danses et leur transmission. Sans oublier des phénomènes tels que les challenges chorégraphiques qui créent des chaînes virales où chacun.e peut livrer son interprétation personnelle tout en s’inscrivant comme membre d’une « communauté de pratiques » (Wenger, 1998) globalisée.

  • Comment et dans quelle(s) visée(s) les danseurs.euses, les enseignant.e.s, les apprenant.e.s utilisent-ils ces outils, plateformes, applications et formats ?
  • Quels modes de transmission sont engagés, (re)créés, poursuivis avec le passage en ligne ? A quelles difficultés spécifiques faut-il faire face et quelles innovations et adaptations ont été générées ?
  • Quels effets sur les pratiques dansées qui sont transmises et sur les « apprenants » ?
  • Comment la transmission en ligne s’articule, renforce ou rompt avec des pratiques autodidactes et informelles ?

Économies et diffusion des danses en ligne

Les (dist)danses permettent d’éclairer les logiques marchandes qui traversent les « mondes de l’art » (Becker 1982). Elles font émerger de nouvelles niches économiques et d’autres manières de travailler et d’être (ou ne pas être) rémunéré. D’une part, elles apparaissent dans des espaces en ligne encourageant « la participation » et « la collaboration », contribuant ainsi à certains usages de l’internet prônant la démocratisation, l’accessibilité et la création de biens communs (Bench, 2019). D’autre part, les (dist)danses révèlent des formes capitalistes de marchandisation des biens, des pratiques et des corps (Bischop, 2012). Par cette tension, les (dist)danses révèlent l’intrication entre l’économie de marché et la diffusion culturelle à l’échelle individuelle et collective.

  • Quels (nouveaux) modèles économiques les (dist)danses ont-elles engendré ? Quelles en sont les implications et les conséquences ?
  • Comment les notions de « source » et de « copie » sont-elles redéfinies avec les demandes de danseurs et de communautés de faire valoir un copyright sur des éléments chorégraphiques ?
  • Comment l’archivage et le partage de moments de performance ou d’échanges dansés conduisent-ils à une transformation de la relation entre l’archive matérielle et le répertoire incorporé (Taylor 2003) ?
  • En quoi l’internet, par ses jeux de miroirs et la possibilité d’interpeller d’autres danseurs au sein de réseaux, remet-il en jeu les débats concernant la démocratisation de l’accès à la culture ou ceux liés à l’appropriation culturelle ?

Méthodes de terrain et pratiques numériques en danse

Nombre de chercheurs soulignent les questions méthodologiques que pose l’étude des pratiques numériques. Au-delà du rapport entre réel et virtuel (Berry 2012), les débats portent sur les approches épistémologiques que ces recherches impliquent, sur les outils, spécifiques ou non, qu’elles engagent (Héas et Poutrain, 2003 ; Pastinelli, 2011 ; Selim, 2012 ; Pink et al., 2015 ; Dicks et al., 2015 ; etc.), ceci dans une réflexion sur les nouvelles modalités d’enquête ethnographique en ligne, rassemblées sous le terme de « netnographie » (Kozinets, 2015). Certains expliquent qu’il ne s’agit plus seulement de considérer internet comme un lieu d’enquête en soi, mais plutôt de l’intégrer à toute étude actuelle en raison de son importance au quotidien. Mais qu’en est-il pour les recherches sur les pratiques dansées ? Comment prendre en compte des différences d’approches disciplinaires, de supports numériques, de types de danses ? Les questions méthodologiques posées sont centrales pour les chercheurs et chercheuses lorsque des lieux de danse ferment ou qu’il ne peut pas se rendre sur ses sites pour diverses raisons, mais aussi lorsque les (dis)danses forment son sujet d’étude principal.

  • Quelles méthodes, ethnographiques ou autres, engager face aux pratiques dansées en ligne, et par rapport aux danseurs.euses, enseignant.e.s, chorégraphes, pratiquant.e.s qui utilisent internet ?
  • Quelles opportunités et ressources, difficultés et pièges méthodologiques l’étude des danses en ligne rencontre-t-elle ?
  • Comment rendre compte de ce qu’il se passe sur l’écran lorsqu’il s’agit de pratiques dansées, penser le geste sans le limiter au visuel, intégrer la corporéité et les « savoirs sensuels » (Jackson, 2006) ? Comment saisir le hors ligne, le hors champ, le hors d’atteinte ?
  • Comment les (dist)danses reconfigurent-elles le rôle du corps du chercheur sur le terrain (Halloy, 2006) ?
  • Quel travail réflexif ces enquêtes en ligne nécessitent-elles et quelles questions éthiques et déontologiques, nouvelles ou non, spécifiques ou non, se posent ?

Informations pratiques

Pour proposer une contribution, veuillez envoyer les éléments suivants avant le 22 mars 2021 par mail sur un fichier attaché à : distdanses@gmail.com

  • Un titre
  • Un résumé long d’une page avec bibliographie indicative
  • Un résumé court de 10 à 15 lignes
  • 6-8 mots clés
  • Une notice biographique rédigée à la troisième personne (avec titre, institution de rattachement éventuelle, pour les doctorants : nom du directeur de thèse, publications éventuelles…) et l’adresse mail de contact. Le tout fera entre 5-10 lignes.

Le nom du fichier en pièce jointe doit comporter le nom du contributeur ou de la contributrice.

Les textes proposés ne doivent pas avoir été publiés ailleurs auparavant. Ils seront rédigés en langue française.

À part les articles, nous acceptons un entretien et une ou deux notes de recherche. La version en ligne de la revue peut inclure des liens vers des vidéos ou autres productions audiovisuelles.

Calendrier prévisionnel

  • 22 mars 2021 : réception des propositions de contribution
  • 12 mai 2021 : notification d’acceptation des propositions aux auteur.es
  • 1er octobre 2021 : réception des articles pour évaluation
  • Publication prévue à l’automne 2022

Coordination du numéro

  • Elina Djebbari (Université Paris 8),
  • Mahalia Lassibille (Université Paris 8)
  • Laura Steil (Université Paris 8)

Sur la revue Anthropologie et Sociétés

Fondée en 1977, la revue Anthropologie et Sociétés est publiée par le Département d’anthropologie de l’Université Laval au Canada. Elle est la seule revue francophone spécialisée en anthropologie sociale et culturelle en Amérique. Anthropologie et Sociétés ne publie que des inédits. Les manuscrits présentés à la revue ne doivent pas l’être concurremment à une autre publication.

Bibliographie indicative

  • Becker, Howard. 1982. Art Worlds. Berkeley, CA : University of California Press.
  • Bench, Harmony. 2010. « Screendance 2.0 : Social Dance-Media ». Participations. Journal of Audience and Reception Studies 7 (2) : 183–214.
  • Berry, Vincent. 2012. « Ethnographie sur internet : rendre compte du ‘virtuel’« , Les sciences de l’éducation, N° 4, vol. 45 : 35-58
  • Bischop, Claire. 2012. Artificial Hells : Participatory Art and the Politics of Spectatorship. London & New York : Verso.
  • Carroll, Samantha. 2008. “The Practical Politics of Step-Stealing and Textual Poaching : YouTube, Audio-Visual Media and Contemporary Swing Dancers Online.” Convergence 14(2) : 183–204.
  • Dicks, Bella, Mason, B., Coffey, A. et Atkinson, P. 2005. Qualitative Research and Hypermedia : Ethnography for the Digital Age. London, Thousand Oaks, New Dehli : Sage Publications.
  • Djebbari, Elina. 2018. « Vidéochoréomorphose : Danses et vidéo-clips au Mali ». Volume ! La revue des musiques populaires, Éditions Seteun, 137-159.
  • Dunagan, Colleen T. 2018. Consuming Dance : Choreography and Advertising. Oxford : Oxford University Press.
  • Fernandes, Carla, Pinto Coelho, S. et Bigotte Vieira, A. « Dance and the (Digital) Archive : A Survey of the Field ». Dance Research Vol 38(2), Dance and Archives : Special Issue Archives of the Dance (26), Winter 2020 : 271-288.
  • Gaunt, Kyra. 2015. « YouTube, Twerking and You : Context Collapse and the Handheld Co-Presence of Black Girls and Miley Cyrus ». Journal of Popular Music Studies 27(3) : 244–73.
  • Halloy, Arnaud. 2006. « Un anthropologue en transe ». Du corps comme outil d’investigation ethnographique », Joël N., Pierre P. (dir.), Corps, performance, religion. Etudes anthropologiques offertes à Philippe Jespers, Paris, Publibook : 87-115
  • Harvie, Jen. 2013. Fair Play : Art, Performance and Neoliberalism. Londres : Palgrave Macmillan
  • Héas, Stéphane, Poutrain, Véronique. 2003. « Les méthodes d’enquête qualitative sur Internet ». ethnographiques.org, n° 4
  • Jackson, Phil. 2006. « Des corps ‘ecstatiques’ dans un monde séculier. Une ethnographie sensuelle du clubbing », Anthropologie et Sociétés, vol. 30, n° 3 : 93-107
  • Jung, Eun-Young. 2014. « Transnational Migrations and YouTube Sensations : Korean Americans, Popular Music, and Social Media ». Ethnomusicology 58 (1) : 54–82.
  • Kraut, Anthea. 2010. « ‘Stealing Steps’ and Signature Moves : Embodied Theories of Dance as Intellectual Property ». Theatre Journal 62(2) : 163–79.
  • Kozinets, Robert V., 2015. Netnography : Redefined. Londres : Sage.
  • Pastinelli Madeleine. 2011. « Pour en finir avec l’ethnographie du virtuel ! Des enjeux méthodologiques de l’enquête de terrain en ligne », Anthropologie et Sociétés, n° 35 (1-2) : 35–52.
  • Pink, Sarah, Horst, H., Postill, J., Hjorth, L., Lewis, T., et Tacchi, J. 2015. Digital Ethnography : Principles and Practice. Londres : Sage.
  • Sélim, Monique. 2012. « La production numérique du réel, perspectives anthropologiques », Variations, n° 16 : 106-113.
  • Taylor, Diana. 2003. The Archive and the Repertoire : Performing Cultural Memory in the Americas. Durham, NC. : Duke University Press.
  • Thuries, Aude. 2016. « Danse et jeu vidéo : à la croisée des mondes », Demeter, Actes de la journée d’études « Du rite au jeu », http://demeter.revue.univ-lille3.fr/lodel9/index.php?id=537
  • Wenger, Etienne. 1998. Communities of Practice : Learning, Meaning, and Identity. Cambridge : Cambridge University Press.

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