De l’image à la parole, de la parole à l’image.

« Elicitation interview » et autoconfrontation en sciences sociales : outils, films, témoins.

Réponse attendue pour le 31/05/2021

Type de réponse Résumé

Type d’événement Colloque

Contacts

Dates de l’événement
  • Du au

Lieu de l’événement Centre Pierre Naville - Université d’Evry Paris Saclay, Évry 91, France

Argumentaire

Technique popularisée dans les années 1960 (Collier, 1967), l’entretien à base de photographies – « photo-elicitation interview » – a depuis fait beaucoup d’émules. Baptisé aussi « Talking pictures interview » (Harper, 2002), « photo interview » (Bunster, 1978) ou « feedback interview » (Caldarola, 1985), le dispositif a trouvé sa place aussi bien en sociologie, en anthropologie, en psychologie du travail (Clot, 2000), en Info-com (Catoir-Brisson et Jankeviciute, 2014), en géographie (Bigando, 2013) ou encore en marketing (Ndiome, Rémy, 2018). Certains se sont même essayés à la vidéo-elicitation voire à l’autoconfrontation (Cesaro & Fournier, 2020) héritée du cinéma ethnologique (dès Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty en 1922).
Néanmoins, si les chercheurs sont de plus en plus nombreux à user de l’image comme médium, comme le démontre par exemple l’essor depuis 2017 de la Revue Française des Méthodes Visuelles (https://rfmv.fr/), assez peu cherchent à en discuter les fondements épistémologiques et à aller au-delà de ce qui semblerait être parfois le caractère irréductiblement heuristique de ces méthodes (Papinot, 2007).
Ce colloque portera donc sur les multiples usages de l’« elicitation interview » (par le biais de photos, vidéos ou autres éléments) et de l’autoconfrontation en sciences sociales. L’appel à communication invite à (ré)interroger ces techniques au prisme de leurs apports et leurs limites d’un point de vue épistémologique et méthodologique.
Les propositions pourront émaner de chercheurs en sciences humaines et sociales, le colloque ambitionnant de croiser les approches et de voir comment ces méthodologies sont utilisées dans différentes disciplines, avec quels enjeux, mais aussi quelles limites.
Comment les sociologues, historiens, géographes, urbanistes, chercheurs en information communication ou en cinéma… travaillent en « elicitation interview » et en autoconfrontation ? Les propositions pourront cibler des analyses d’œuvres précises, mettre en perspective des enquêtes ayant utilisé ces méthodes, apporter un questionnement plus théorique…
Dans cette optique, les propositions pourront s’articuler principalement autour des trois axes suivants :

Axe 1 : Des images aux mots : l’« elicitation interview » et l’autoconfrontation comme outils d’enquête. »

Le premier axe consistera à analyser l’« elicitation interview » et l’autoconfrontation comme des outils d’enquête permettant d’accéder à certains types de connaissances par les mécanismes de « catalyse » de la parole qu’ils autorisent particulièrement.
Dans quelle mesure l’usage de l’image facilite-t-il la pratique de l’entretien ? Quel rôle joue l’image dans l’émergence d’une parole parfois « empêchée » (Bonnet, 2012) ou d’une mémoire à réactiver (Lavabre, 1994 ; Etiemble & Morillon, 2011) ? Des objets, des terrains voire des profils d’enquêtés sont-ils plus propices que d’autres à l’emploi de ces techniques
(Duteil-Ogata, 2007 ; Meyer, 2017) ? À l’inverse, dans quel(s) contexte(s) paraissent-elles inappropriées ? Pourquoi cette option méthodologique peut-elle s’avérer dangereuse sans précautions préalables ? Dans quelle mesure la polysémie des images – et leur caractère socialement construit – peut même altérer la conduite et/ou l’analyse des discours récoltés ?
Des contributions liées à la méthodologie employée seront attendues : comment s’opère le choix des images dans la préparation de l’entretien ? Quelle influence a leur agencement (ordre de présentation, manière utilisée pour les insérer dans la discussion, etc.) et leur nature (archives, images de fiction, etc.) sur la parole recueillie ? À l’ère de la dématérialisation des supports, faut-il encore ramener des photos imprimées ou peut-on tester des
échanges autour d’une tablette / d’un ordinateur, avec quels biais éventuels ? Quelle « contagion » de l’image se produit dans l’échange de photos ou de vidéos entre l’enquêteur et l’enquêté ? Comment combine-t-on ensuite, dans l’analyse, les traces visuelles avec les discours délivrés en situation d’entretien ?
La focale pourra aussi être portée sur la place accordée aux enquêtés dans le déploiement de ces techniques, en particulier lorsque les images-supports sont produites par l’enquêté lui-même (Bigando, 2013). Quels impacts note-t-on dans la relation d’enquête ? Quel type de réflexivité se met en œuvre ? Dans quelle mesure pouvons-nous alors parfois parler de
connaissances co-construites ?
Enfin, nous pourrons aussi nous demander si l’emploi d’autres objets comme supports d’entretien – tel que le dessin (Ruffiner & Vinck, 2019) – peut revêtir un intérêt dans certaines situations d’enquêtes.

 

Axe 2 : Des mots en images : l’« elicitation interview » et l’autoconfrontation comme techniques de narration cinématographique. »

Le second axe invitera les participants à questionner l’emploi de ces techniques dans le cadre de la réalisation d’un film de recherche ou d’un film documentaire.
Autrement dit, l’objectif est d’appréhender l’« elicitation interview » et l’autoconfrontation, non plus seulement comme des outils d’enquête mais aussi comme des techniques de narration cinématographique, en particulier dans le cadre d’enquêtes en sociologie visuelle et filmique, dans les films historiques, ou plus généralement dans tout documentaire
de création.
Mises au cœur de certaines enquêtes socio-filmiques (Maury, 2004 ; Mottier, 2012 ; Moualek, 2018) et de plusieurs films-documentaires (par exemple : Reprise, de Hervé le Roux en 1996 ; Les gens de baraques, de Robert Bozzi en 1995), ces techniques permettent-elles de rendre plus attractif l’usage de l’entretien d’un point de vue cinématographique (Hamus-
Vallée, 2015) ? En quoi le fait de filmer une personne regardant une photographie ou commentant une vidéo offre-t-il une mise en abyme riche en sens, mais aussi en enjeux narratifs spécifiques ?
Par ailleurs, dans quelle mesure l’emploi de ces méthodes peut-il aboutir à des formes plurielles de co-écriture du film (Saillant, 2011) ? Et, comment cela peut-il parfois conduire à un renversement du rapport filmeur-filmé, au point de pouvoir le mettre en scène comme dans Chroniques d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin en 1961 ou la série À la découverte
des Français (1957-1960) dirigée scientifiquement par Paul Henri Chombart de Lauwe (Hamus- Vallée, 2016) ?
Cet axe 2 pourra ainsi évoquer des exemples d’œuvres ayant développé un dispositif filmique en d’autoconfrontation et/ou en « elicitation interview ». Il sera aussi possible de mener dans ce cadre une réflexion plus large sur ce qu’apportent ces méthodes de récolte de données dans un travail cinématographique.

Axe 3 : Le poids des mots, le choc des photos : l’impact des images sur la personne filmée / photographiée

Ce troisième axe se propose d’approfondir un questionnement plus spécifique sur une forme détournée d’autoconfrontation : que se produit-il quand une personne filmée regarde le résultat final ? Peut-elle encore intervenir pour délivrer son avis sur l’enquête achevée ? Très régulièrement, les personnes concernées n’ont que peu de marge de manœuvre. À l’instar des habitants de la « Rue des allocs » (Stéphane Munka, M6, 2016), ce n’est que dans certains cas extrêmes que les enquêtés répondent filmiquement aux éléments, selon eux erronés, diffusés publiquement. Dès lors, comment appréhender ces formes de « contre-images » ? Que nous disent-elles, par exemple, sur la « relation documentaire » (Larcher et Oxley, 2015) qui se crée dans tout processus filmique ? Comment pointent-elles, notamment, les dilemmes potentiels de l’enquêteur cherchant à (dé)montrer des faits tout en restant attaché – au montage – à une certaine éthique voire bienveillance à l’égard des enquêtés (Larcher, 2012) ?
De même, les entretiens de filmés « s’estimant trahis » dans l’image véhiculée par le film restent rares. Il sera donc intéressant d’aller voir du côté des enquêtés, au moment précis où ils découvrent les images : comment sont perçus le film / la série photographique par le sujet même du récit ?
En sciences sociales, l’instant où un enquêteur montre son travail reste un moment d’échange et une occasion de prolonger la discussion sur l’enquête réalisée : certains envisagent même cela comme un des devoirs du chercheur et une manière de donner un droit de regard aux enquêtés, en particulier dans le cadre de la réalisation d’un film (Lendaro, 2020).
Bien que son intérêt méthodologique ait été mis en avant (Beaud et Weber, 1997), la restitution des résultats reste pourtant peu réalisée et exploitée par le chercheur, le travail étant le plus souvent achevé. Ce troisième axe se demandera donc aussi dans quelle mesure cette autoconfrontation « cachée » pourrait être prise en compte en tant que résultat supplémentaire. Sans aller jusqu’à filmer ce moment (axe 2), l’axe 3 posera un questionnement sur ce que provoque la diffusion des images et la façon dont le chercheur pourrait encore analyser ces éléments.

Calendrier et modalités de soumission

Les propositions de communication devront être envoyées aux adresses suivantes

Les propositions de communications de 5 000 signes maximum sont à envoyer avant le 31 mai 2021.
Le retour du comité scientifique sera rendu le 30 juin 2021.

Une valorisation sous forme de publication scientifique est envisagée.

Bibliographie indicative

BEAUD Stéphane, WEBER Florence, Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte, 1997.
BIGANDO Eva, « De l’usage de la photo elicitation interview pour appréhender les paysages du quotidien : retour sur une méthode productrice d’une réflexivité habitante », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], 2013.
BONNET Agathe, Dire et faire dire l’indicible : Entre secret et stigmate, l’analyse d’un processus d’enquête sociologique sur le ballonnement., Thèse de Sociologie. Université René Descartes – Paris V, 2012.
BUNSTER Ximena, « Talking Pictures : A Study of Proletarians Mothers in Lima Peru », Studies in the Anthropology of Visual Communication, vol 5 n°1, 1978, p. 37-55.
CALDAROLA Victor.J, « Visual Contexts : A Photographic Research Method in Anthropology », Studies in Visual Communication, n°3, 1985, p. 33-53.
CATOIR-BRISSON Marie-Julie et JANKEVICIUTE Laura, « Entretien et méthodes visuelles : une démarche de recherche créative en sciences de l’information et de la communication », Sciences de la société 92, p. 111–127, 2014.
CESARO Pascal, FOURNIER Pierre, « Les ressources de la fiction pour l’entretien. Ou comment limiter le risque d’imposer aux enquêtés un questionnement qui leur soit étranger », Revue Sociologie, N°4, vol . 11, p. 415-432 [à paraître].
CLOT Yves, FAÏTA Daniel, FERNANDEZ Gabriel et SCELLER Livia, « Entretiens en autoconfrontation croisée : une méthode en clinique de l’activité », Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé [En ligne], 2-1 | 2000, mis en ligne le 01 mai 2000.
COLLIER John, Visual Anthropology : Photography as a Research Method, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1967 (1986).
DUTEIL-OGATA Fabienne. « La photo-interview : dialogues avec des Japonais », Ethnologie française, vol. 37, no. 1, 2007, p. 69-78.
ETIEMBLE Angélina, MORILLON Anne, « Usages et apports de la photographie dans la conduite d’entretien sur l’histoire et la mémoire de l’immigration. Auprès d’habitants d’un quartier périphérique de Rennes », Cahiers internationaux de sociolinguistique, vol. 1, no.1, 2011, p. 53-77.
HAMUS-VALLÉE Réjane, « Un film d’entretien est-il un film ? Ou comment un objet filmique particulier questionne les frontières du cinéma, les frontières de la sociologie », L’Année sociologique, vol. vol. 65, no. 1, 2015, p. 97-124.
HAMUS-VALLÉE Réjane, « Filmer le quotidien collectif : l’exemple de Rue du Moulin de la Pointe, Jean-Claude Bergeret, Jacques Krier, Paul-Henry Chombart de Lauwe » in Sociologie visuelle et filmique, le point de vue dans la vie quotidienne, dirigé par Joyce Sebag, Jean-Pierre Durand, Christine Louveau, Lucas Queirolo Palmas, Luisa Stagi, 2018, p. 104-120.
HARPER Douglas, Talking about pictures : A case for photo elicitation., Visual Studies, vol. 17, 1, 2002 p. 13-26.
ARCHER Jonathan, « La place du maître », Journal des anthropologues [En ligne],
130-131, 2012.
LARCHER Jonathan, OXLEY Noémie, « Dilemmes actuels de l’ethnographe à la caméra », Anthrovision [en ligne], 3.2, 2015.
LAVABRE Marie-Claire, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste., Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1994.
LENDARO Annalisa, « Filmer, enquêter, montrer : allers et retours », Images du travail Travail des images [En ligne], n°8. Filmer, travailler, chercher, Dossier, mis à jour le : 30/01/2020
MAURY Camille, Le regard d’une femme de chambre sur son travail, Film de recherche, Production Cinedoc films, 14 minutes, 2004.
MEYER Michaël, « La force (é)vocative des archives visuelles dans la situation d’enquête par entretiens. Une étude par photo-elicitation dans le monde ambulancier », Revue française des méthodes visuelles. [En ligne], 1, 2017. !
MEYER Michaël, SCHWARTZ Natalie, « Ouvrir la chambre noire de la photographie d’art : méthodes visuelles et analyse du travail artistique », Images du travail Travail des images [En ligne], n° 3, 2017.
MOTTIER Damien, « Mettre en scène l’observation. Écriture filmique d’une enquête ethnographique en milieu pentecôtiste. », Journal des anthropologues, Association française des anthropologues, 2012.
MOUALEK Jérémie, « À la recherche des « voix perdues » », film de recherche (67 min.) issu d’une thèse de sociologie : À la recherche des « voix perdues ». Contribution à une sociologie des usages pluriels du vote blanc et nul., CPN-Université d’Evry, 2018.
NDIONE Louis César et RÉMY Éric, « Joindre l’image à la parole pour comprendre le sens culturel des pratiques : Ce que révèle la photo-élicitation », Recherche et applications en marketing, Volume 33, numéro 3, p. 65-89, 2018.
PAPINOT Christian. « Le « malentendu productif ». Réflexion sur la photographie comme support d’entretien », Ethnologie française, vol. 37, no. 1, 2007, p. 79-86.
ROUCH Jean, « La Caméra et les hommes », Pour une anthropologie visuelle, 1978.
RUFFINER Yohana, VINCK Dominique, « Le dessin, pratique ethnographique chez les mineurs aurifères artisanaux de Madre de Dios, Pérou », Techniques & Culture, 2019/1 (n° 71), p. 184-197.
SAILLANT Francine. « Des images en partage : récit d’une transformation réciproque. », Anthropologie et Sociétés, volume 35, numéro 3, 2011, p. 63–88.
SEBAG Joyce et DURAND Jean-Pierre, La sociologie filmique. Théories et pratiques, Paris, CNRS Éditions, 2020.
VANDER GUCHT Daniel, Ce que regarder veut dire. Pour une sociologie visuelle, Bruxelles, Les impressions nouvelles, « Expressions faites », 2017