Revue « Méditations Littéraires »

L’art de l’imposture : masques, leurres et figures de l’illusion

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« Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité que ce serait mal juger que de ne s’y laisser pas tromper. » (La Rochefoucauld, Réflexions ou Sentences et Maximes morales, 282, 1664)

C’est par cet éloge paradoxal de l’illusion que François de La Rochefoucauld résumait, dès le XVIIe siècle, la puissance de séduction inhérente au mensonge. L’imposture n’est pas une simple anomalie morale ou un accident du vrai : lorsqu’elle atteint un tel degré de perfection, elle devient un art à part entière, un paradigme fondateur de l’expérience humaine et de la création esthétique. Des ruses d’Ulysse aux identités virtuelles de l’ère numérique, la figure de l’imposteur traverse l’histoire des sociétés et des arts, en nous tendant le miroir de notre propre crédulité.

Ce numéro thématique ambitionne d’interroger l’imposture non pas sous son seul angle moralisateur ou juridique, mais comme un « art », une « fabrique » complexe qui mobilise des stratégies narratives, sociales, psychiques et esthétiques. L’imposture se révèle être un formidable outil heuristique. En imitant le vrai, le faussaire et l’usurpateur mettent en lumière les conventions, les attentes et les fragilités des systèmes de croyance de leur époque.

Une esthétique du faux et de la mystification littéraire

Dans le champ littéraire, l’imposture ne se réduit pas à une simple thématique ; elle est indissociable à l’acte de fiction, cet art de l’invention qui définit le pacte de lecture. La littérature regorge de figures dont l’existence même repose sur une fraude originelle. On pense au Tartuffe de Molière, dont l’imposture dévote paralyse le langage et la cellule familiale, ou au Talentueux M. Ripley (The Talented Mr. Ripley) de Patricia Highsmith, qui substitue son identité à celle de ses victimes par une imitation pathologique. Chez Thomas Mann, Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull (Bekenntnisse des Hochstaplers Felix Krull) érigent l’escroquerie en un art de vivre, où la séduction devient une forme esthétique du mensonge.

Cependant, l’imposture déborde le cadre du récit pour imprégner l’identité de l’écrivain en le transformant en un metteur en scène du faux. L’histoire littéraire est jalonnée de mystifications éclatantes qui mettent à mal la notion d’authenticité : des manuscrits apocryphes (comme Les Poèmes d’Ossian de James Macpherson) aux plagiats par anticipation chers à l’Oulipo. Les jeux d’hétéronymie, portés à leur paroxysme par Fernando Pessoa, ne sont pas de simples pseudonymes, mais la création d’identités littéraires autonomes possédant leur propre style et biographie. Dans cette lignée, le cas de Romain Gary, se réinventant en Émile Ajar pour piéger la critique et l’institution, demeure l’exemple canonique d’une imposture réussie, capable de modifier rétroactivement la réception d’une œuvre.

Dès lors, c’est la structure même du récit qui devient suspecte. Comment la narration manipule-t-elle son lecteur à travers des dispositifs de capture ? L’esthétique du « document trouvé », héritée du XVIIIe siècle (des Liaisons dangereuses de Laclos à La Vie de Marianne de Marivaux), vise à effacer la trace de l’auteur derrière une fausse preuve matérielle. De même, la figure du « narrateur non fiable » (unreliable narrator), de l’ambiguïté de Henry James dans Le Tour d’écrou à la perversion du regard chez Vladimir Nabokov dans Lolita, déjoue le pacte de lecture traditionnel. Il s’agira ici d’analyser comment l’imposture littéraire, en brouillant les frontières entre le témoignage et l’invention, finit par révéler une vérité plus profonde sur la nature de la création.

Scènes du sujet : identités de l’emprunt et « fabrique du soi »

Du point de vue des sciences sociales, l’imposture ne se limite pas à un comportement déviant, elle est un révélateur qui dévoile comment s’exercent le pouvoir et l’autorité. Dans le sillage des travaux d’Erving Goffman avec La Mise en scène de la vie quotidienne (The Presentation of Self in Everyday Life), la sociologie a démontré que toute interaction sociale est une performance exigeant le port d’un masque et le respect d’une « façade ». Cependant, l’imposture survient lorsque ce masque usurpe délibérément une position sociale, une origine ou un genre. Les phénomènes de « passing », ou les trajectoires complexes des « transfuges », révèlent alors l’imposture comme une technique de survie, un outil de mobilité ou une forme de subversion politique. En défiant les assignations identitaires, l’imposteur social souligne le caractère arbitraire des frontières de classe et de groupe, transformant la trajectoire individuelle en un terrain de braconnage identitaire.

En psychologie et en psychanalyse, l’imposture révèle « une identité fragilisée » montrant comment un individu se divise entre son être réel et l’image qu’il s’invente pour combler un manque intérieur. L’imposteur ne se contente pas de mentir ; il habite une réalité de substitution pour pallier un vide symbolique ou une blessure originelle de l’ego. L’actualité éditoriale contemporaine a exploré ces abîmes à travers la figure de l’escroc dont le basculement devient tragique. C’est le cas de l’affaire Jean-Claude Romand, magistralement disséqué par Emmanuel Carrère dans L’Adversaire, où l’imposture prolongée mène à l’anéantissement de l’autre et de soi. De même, la figure d’Enric Marco, ce syndicaliste espagnol s’étant inventé un passé de déporté, analysée par Javier Cercas dans L’Imposteur (El Impostor), pose la question de la « mythomanie héroïque » comme moyen de s’inscrire de force dans la grande Histoire.

À l’opposé de ces imposteurs qui s’assument, le « syndrome de l’imposteur » touche ceux qui réussissent mais qui ont peur, au fond d’eux, de ne pas être à la hauteur. Ici, le sujet, bien que légitime dans ses fonctions, vit dans l’angoisse permanente d’être démasqué, révélant ainsi les mécanismes de la violence symbolique et du doute narcissique. Ce volet s’attachera donc à explorer ces deux faces de la même pièce : l’imposture comme une puissance de création de soi, mais aussi comme une pathologie du lien et de la reconnaissance.

L’imposture à l’ère numérique : faux-semblants et régimes du simulacre

Ce dernier volet traite de la crise contemporaine de l’authenticité et de la fin des grands récits de vérité. Dans une société saturée de simulacres, pour reprendre la terminologie de Jean Baudrillard (Simulacres et Simulation), la distinction entre l’original et la copie s’efface au profit d’une réalité intégralement construite. L’imposture n’est plus ici une exception, mais une condition structurelle du discours. Hannah Arendt rappelait déjà, dans ses analyses sur le mensonge en politique, que le menteur a l’avantage de la cohérence, il façonne une réalité qui s’adapte aux attentes du public, là où le vrai se heurte souvent à l’inattendu ou à l’inacceptable. Aujourd’hui, l’imposture change de nature avec les technologies de la substitution (deepfakes, avatars virtuels, algorithmes génératifs). Ces mutations forcent à repenser notre rapport à la vérité. Aujourd’hui, on ne peut plus croire aveuglément ce que l’on voit ou ce que l’on lit, car l’image et le texte ne sont plus des preuves de réalité, ce qui invite à analyser comment les artistes s’emparent désormais du détournement, de la mystification et des métamorphoses de l’identité. Comment la pensée et l’art peuvent-ils encore débusquer une forme de vérité dans un monde où l’illusion est devenue le régime par défaut de la communication ?

Axes de réflexion et de recherche :

Afin d’explorer cette thématique dans une perspective résolument interdisciplinaire, nous invitons les chercheurs en littérature, philosophie, sociologie, psychologie/psychanalyse et histoire de l’art — sans que cette liste de disciplines ne soit exhaustive — à soumettre des propositions s’inscrivant dans l’un (ou plusieurs) des axes suivants, lesquels sont donnés à titre indicatif : :

Axe 1 : Littérature, narratologie et poétiques du faux

  • Les figures romanesques de l’imposteur, du menteur, du faussaire, du charlatan et du trickster.
  • Les stratégies narratives de la dissimulation (narrateurs non-fiables, ironie, ellipses…)
  • Supercheries littéraires (pseudonymes, hétéronymie, canulars, apocryphes, pastiches…).
  • L’imposture dans le pacte autobiographique et l’autofiction.

Axe 2 : Sociologie, anthropologie et scènes du quotidien

  • Les rituels sociaux comme formes de dramaturgie (conformisme, masques et présentation de soi).
  • Phénomènes de « passing » et « transfuges » de classe : changer d’identité pour s’élever, s’intégrer ou survivre.
  • Le mensonge institutionnel et politique : figures de l’escroc au sommet de l’État.
  • Construction et usurpation des identités numériques (les faux profils, la mise en scène sur les réseaux sociaux…)

Axe 3 : Psychanalyse et psychologie du dédoublement de soi

  • Mythomanie et construction psychique du leurre : quand l’imposture devient une question de survie psychique.
  • Le « syndrome de l’imposteur » : sentiment d’illégitimité, honte, et angoisse d’être démasqué.
  • Études de cas cliniques transcrits dans la littérature (les meurtriers mythomanes, les vies inventées…).
  • Le déni du réel et la fabrication d’une réalité de substitution.

Axe 4 : Philosophie de l’illusion et épistémologie

  • Le statut philosophique de la vérité face à la séduction du faux.
  • L’imposture dans l’ère de la post-vérité (fake news, complotisme, manipulation des masses…).
  • L’intelligence artificielle (génération de textes, deepfakes) et la destitution de l’auteur légitime.
  • Éthique de la mystification : l’imposture peut-elle être une démarche salutaire ou libératrice ?

Axe 5 : Arts visuels, cinéma et esthétique de la performance

  • La notion d’authenticité et la figure du faussaire en histoire de l’art.
  • L’artifice assumé : trompe-l’œil, « mockumentaires », « documenteurs » et esthétique du simulacre au cinéma.
  • Le corps comme leurre dans l’art, la photographie, etc.

Modalités de contribution

Pour ce numéro dont la publication est prévue en fin juin 2026, les propositions d’articles – en français ou en anglais – n’excédant pas une demi-page (en Times New Roman ; 12 ; simple), devront être accompagnées d’une brève notice biobibliographique de l’auteur (institution de rattachement, Labo, publications…). Elles devraient parvenir, au plus tard le 22 avril 2026, en un seul document Word, à l’adresse suivante : contact@meditationslitteraires.com

La rédaction communiquera les résultats de la sélection au plus tard le 25 avril 2026.

Après acceptation des propositions, le retour des articles complets est attendu pour le 15 juin 2026. Ceux-ci seront soumis à une double expertise anonyme (double aveugle) après validation du comité de rédaction.

La date prévue pour la publication électronique de ce numéro est la fin juin 2026. La version papier sera publiée, dans les Éditions Orchidées, au début septembre 2026.

Dates importantes :

  • Date limite de l’envoi des propositions : 22 avril 2026.
  • Résultats des propositions retenues : 25 avril 2026.
  • Date limite de l’envoi des articles complets : 15 juin 2026.
  • Publication électronique du numéro : fin juin 2026.
  • Publication papier du numéro : début septembre 2026.

Bibliographie indicative

ARENDT Hannah, Du mensonge à la violence, Paris, Calmann-Lévy, 1972.

BAUDRILLARD Jean, Simulacres et simulation, Paris, Galilée, 1981.

BORGES Jorge Luis, Fictions, Paris, Gallimard, 1951.

CARDON Dominique, À quoi rêvent les algorithmes, Paris, Seuil, 2015.

CARRÈRE Emmanuel, L’Adversaire, Paris, P.O.L, 2000.

CERCAS Javier, L’Imposteur, Arles, Actes Sud, 2015.

ECO Umberto, La Guerre du faux, Paris, Grasset, 1985.

ERNAUX Annie, La Place, Paris, Gallimard, 1983.

GARY Romain, La Vie devant soi, Paris, Mercure de France, 1975.

GOFFMAN Erving, La Mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Minuit, 1973.

HIGHSMITH Patricia, Le Talentueux M. Ripley, Paris, Calmann-Lévy, 1956.

JAMES Henry, Le Tour d’écrou, Paris, Stock, 1994.

KILITO Abdelfattah, Les Séances, récits et codes culturels chez Hamadhâni et Harîrî, Paris, Sindbad, 1983.

KRAUSS Rosalind, L’Originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes, Paris, Macula, 1993.

LACLOS Pierre Choderlos de, Les Liaisons dangereuses, Paris, Gallimard, 1972.

LA ROCHEFOUCAULD François de, Réflexions ou sentences et maximes morales, Paris, Claude Barbin, 1664.

MACPHERSON James, Les Poèmes d’Ossian, Paris, Brient, 1858.

MANN Thomas, Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull, Paris, Albin Michel, 1956.

MARIVAUX Pierre de, La Vie de Marianne, Paris, Gallimard, 1978.

MOLIÈRE, Le Tartuffe ou l’Imposteur, Paris, Jean Ribou, 1669.

NABOKOV Vladimir, Lolita, Paris, Gallimard, 1959.

PESSOA Fernando, Le Livre de l’intranquillité, Paris, Christian Bourgois, 1988.

RICOEUR Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.

SADIN Éric, L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle, Paris, L’Échappée, 2018.

WINNICOTT Donald W., Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975.

ZAKHARIA Katia, Abû Zayd Sarûjî, imposteur et mystique, Damas, IFEAD, 2000.

Rédacteur en chef

  • Khalil BABA (Professeur de l’Enseignement Supérieur, Maroc)

Comité de rédaction

  • Marc GONTARD (Professeur Émérite, France)
  • Amel FAKHFAKH (Professeur de l’Enseignement Supérieur, Tunisie)
  • François LE GUENNEC (Chercheur, France)
  • Zsuzsa SIMONFFY (Maître de conférences HDR, Hongrie)
  • Catherine WEBSTER (Professeur de l’Enseignement supérieur, États-Unis d’Amérique)

Chargée de communication web

  • Inès MESSAOUD (Inesart) (Enseignant-chercheur, France)