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Revue TIC & Société

Objets connectés : enjeux technologiques, enjeux de société

https://journals.openedition.org/ticetsociete/4644

Dossier coordonné par Béatrice Arruabarrena – Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) – Membre de DICEN

Date limite de soumission 20 avril 2020

 

Thématique :

Depuis quelques années, le développement des objets connectés est en plein essor. Avec un marché mondial dépassant 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2017, les prévisions pour les années à venir annoncent une croissance exponentielle menant à un total de 50 milliards d’objets connectés pour 2020. Ces nouveaux objets, qui permettent de capter, d’analyser et de visualiser des données en temps réel, s’insèrent rapidement dans tous les domaines de la vie quotidienne. On les retrouve dans les transports, l’habitat (smart building), l’écologie, l’énergie (smart grids), la santé ou encore le bien-être. Pourtant, si les recherches montrent que ces nouveaux objets numériques représentent une véritable opportunité pour la surveillance et la régulation en santé (Swan, 2012, 2013), notamment pour le suivi des maladies chroniques (diabète, insuffisance cardiaque, etc.) (Simon, 2017), ou encore pour la gestion de l’énergie, par exemple avec le déploiement de compteurs électriques « intelligents », leurs usages n’en restent pas moins controversés et les enjeux sociaux, éthiques, politiques et économiques soulevés par ces nouveaux objets sont encore trop peu abordés (Simon, 2017).

Les objets connectés donnent lieu tout d’abord à des questions de sécurité liées à la protection des données et de la vie privée (Weber, 2010), toutes deux importantes en ce qui concerne la confiance et l’appropriation de ces nouveaux outils numériques (Chouk et Mani, 2016). Si en Europe le Règlement européen sur la protection des données (RGPD) entré en vigueur en 2018 a permis de renforcer la protection des données par la mise en place de principes d’intégrité et de confidentialité, et en réduisant la captation des données à leurs seules finalités d’usage, en revanche, au niveau international, comme le soulignait l’UNESCO en 2013 dans son étude mondiale sur le respect de la vie privée sur Internet, il existe encore des discordances des cadres juridiques entre compétences nationales et internationales qui nécessitent un rééquilibrage. Au niveau technique, les défis concernent les infrastructures, les protocoles et les standards pour l’interopérabilité, les normes métrologiques, et la transparence des algorithmes, en particulier pour les objets connectés destinés au grand public qui sont parfois déployés sans véritable évaluation et concertation entre professionnels, industriels et usagers (Simon, 2017). Leurs usages nous renvoient également à la question de la fracture numérique. L’accès à ces technologies reste encore coûteux tant pour les usagers que pour les entreprises et les organisations, pour qui le prix d’entrée sur le marché nécessite des investissements importants à long terme. 

Pour autant, sur le plan des usages, la question du couplage « humain-machine » (Simondon, 1958) automatisé entre le corps physique, les objets et les données numériques (Boullier, 2016) n’est pas prise en compte dans les dispositifs connectés. Pourtant, ceux-ci ne sont pas neutres. En tant qu’objets info-communicationnels, ils modifient nos modes d’interaction avec les objets (Hoffman et Novak, 2015) et avec les individus, mais ce sont également les rapports réflexifs à soi-même qu’ils intensifient (Pharabod, 2013 ; Arruabarrena, 2016). Le caractère interventionnel (Cambo, 2016) ainsi que leurs effets info-communicationnels de rétroactions automatisées sur l’individu ne sont pas non plus questionnés (Arruabarrena, 2016). Pourtant, certaines recherches auprès des usagers ont bien montré que si les objets connectés pouvaient être considérés comme étant bénéfiques dans des contextes particuliers pour les maladies chroniques par exemple (Del Río Carral et al., 2016), ils pouvaient également être ressentis comme intrusifs au quotidien et se traduire par des abandons, dont les raisons restent par ailleurs très peu étudiées.

Cette problématique sur les usages renvoie à celle de la conception des dispositifs des objets connectés qui aujourd’hui est essentiellement fondée sur des approches comportementales, telles que la captologie, le design persuasif (Fogg, 2002) ou encore celle du « nudge » (principe du coup de pouce) (Thaler et Sunstein, 2009). Celles-ci s’appuient sur les biais cognitifs humains et les ressorts de la psychologie sociale et cognitive pour agir directement sur les comportements des individus. Initialement utilisées pour élaborer des stratégies d’influence dans les domaines de la communication digitale et du marketing. Ces méthodes, qui s’inscrivent dans le développement de l’économie comportementale, sont en train de s’instituer comme nouveau paradigme de l’action publique permettant d’orienter les choix des citoyens (Serra, 2017 ; Bergeron et Dubuisson-Quellier, 2016). Ce « biais comportementaliste » tend à s’imposer dans de nombreux pays (Bergeron, 2018), que ce soit dans le domaine de l’écologie (Bastien, 2012) ou dans celui de la santé (Letho, 2012). Dans le numérique en santé par exemple, ces stratégies peuvent prendre des formes inattendues, par exemple, avec les systèmes de ludification (gamification) que l’on retrouve dans les traceurs d’activité́ de type « Nike+ » ou « Fitbit » (Whiston, 2013), qui sont conçus pour orienter la gestion des pratiques de santé par le jeu et influencer de manière « douce et ludique » l’acceptation de nouveaux comportements. Si ces méthodes de design peuvent être pertinentes dans certains cas, elles comportent le risque que leur caractère prescriptif réduise l’humain à ses comportements cognitifs et transforme le citoyen en simple consommateur (Morozov, 2012), déplaçant de fait la responsabilité collective vers l’individu devenu seul responsable de ses pratiques en santé comme en écologie, au détriment d’un projet collectif plus global au niveau de la société (Del Río Carral et al., 2016). En ce sens, les objets connectés interrogent l’instrumentalisation des comportements individuels comme forme contemporaine de biopouvoir (Lupton, 2016) instituant « un « gouvernement des comportements ».

Les objets connectés soulèvent donc à la fois des enjeux technologiques et sociétaux importants dans la construction de la société numérique de demain, notamment en vue de leur généralisation. Face à ces implications, il est essentiel aujourd’hui d’identifier les opportunités et les limites des objets connectés, de même qu’il apparaît nécessaire de clarifier les fonctions de ces nouveaux objets dans leurs usages, leur conception et leur évaluation.

Cet appel à contribution a pour objectif d’inviter à s’interroger sur les enjeux de société que posent les objets connectés. Ces réflexions développeront des points de vue originaux et critiques sur le développement des technologies connectées et sur leurs implications pour les individus et la société dans des domaines aussi variés que la santé, l’écologie, l’éducation, l’habitat, etc.

Les axes pourront porter sur les thèmes suivants sans forcément s’y limiter :

  • Les enjeux de société (d’ordre politique, économique, juridique, épistémologique, etc.) ;
  • Les usages (études d’usage empiriques sur des cas d’applications, modélisation des usages) ;
  • La conception (design) de dispositifs « objets connectés » (objet-application-plateforme de données) avec des propositions de modèles théoriques de conception, y compris selon les nouvelles méthodes de co-conception entre concepteurs et usagers ;
  • Les méthodes d’évaluation sociologiques sur les usages d’objets connectés.

Une attention particulière sera donnée aux propositions concernant les questions éthiques en lien avec les objets connectés.

Directives aux auteur.e.s

Les contributions doivent être soumises en français. Les textes doivent comprendre entre 40 000 et 50 000 caractères espaces compris et suivre le modèle APA pour la présentation bibliographique, tel que présenté par l’Université de Montréal : http://guides.bib.umontreal.ca/disciplines/20-Citer-selon-les-normes-de-l-APA (voir en particulier les rubriques « Dans le texte » et « En bibliographie »). Les auteur.e.s sont invités à respecter les consignes de la revue concernant la mise en forme du texte (consignes disponibles sur le site de la revue, à la page http://ticetsociete.revues.org/90).

Les manuscrits feront l’objet de deux évaluations selon la procédure d’évaluation à l’aveugle. 

La date limite de soumission des articles (voir consignes aux auteurs http://ticetsociete.revues.org/) est fixée au 20 avril 2020.

Les propositions d’articles doivent être envoyées à l’attention de Béatrice Arruabarrena à l’adresse suivante : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser." target="_blank">Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Il est également possible de proposer en tout temps des textes hors thème. Ceux-ci sont aussi évalués selon la procédure d’évaluation en double aveugle et publiés dans la rubrique « Varia » ou conservés pour un prochain numéro thématique. Merci, dans ce cas, d’envoyer vos textes à l’adresse suivante : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Bibliographie

Arruabarrena, B. (2016). Le Soi augmenté : les pratiques numériques de quantification de soi comme dispositif de médiation pour l’action (Thèse de doctorat). Paris : CNAM.

Bastien, J. M. C. (2012). Réchauffement climatique : les contributions possibles de la psychologie ergonomique et de l’interaction humain-machine à la réduction de la consommation d’énergie. Le travail humain75(3), 329-348.

Bergeron, H., Boubal, C. et Castel, P. (2016). Sciences du comportement et gouvernement des conduites : La diffusion du marketing social dans la lutte contre l’obésité. Dans S. Dubuisson-Quellier (dir.), Gouverner les conduites (p. 157-192). Paris : Presses de Sciences Po.

Bergeron, H., Castel, P. et Dubuisson-Quellier, S. (2018). Le biais comportementaliste. Presses de Sciences Po.

Boullier, D. (2016). Sociologie du numérique. Paris : Armand Colin. 

Cambon, L. (2016). Le nudge en prévention... troisième voie ou sortie de route ? Santé Publique, 28, 43-48. 

Chouk I. et Mani Z. (2016). Les objets connectés peuvent-ils susciter une résistance de la part des consommateurs ? Une étude netnographique. Décisions Marketing, 84, 19-41. 

Del Río Carral, M., et al. (2016). Les objets connectés et applications de santé : étude exploratoire des perceptions, usages (ou non) et contextes d’usage. Pratiques psychologiques23(1), 61-77

Fogg, B. J. (2002). Persuasive technology: using computers to change what we think and do. Ubiquity, 2002(December), 5.

Hoffman D. L. et Novak T. P. (2015). Emergent experience and the connected consumer in the smart home assemblage and the internet of things, Center for the Connected Consumer. 

Hsu C. L. et Lin C. C. (2016). An empirical examination of consumer adoption of Internet of Things services: Network externalities and concern for information privacy perspectives. Computers in Human Behavior, 62, 516-527.

Morozov, E. (2012). The net delusion: The dark side of Internet freedomPublic Affairs. 

Lehto, T. (2012). Designing persuasive health behavior change interventions. In Critical issues for the development of sustainable e-health solutions (pp. 163-181). Springer, Boston, MA.

Lupton, D. (2016). The Quantified Self. Wiley. 

Pharabod, A. S., Nikolski, V. et Granjon, F. (2013). La mise en chiffre de soi. Réseaux, 1, 97-129. 

Serra, D. (2017). Économie Comportementale. Economica.

Simon, P. (2017). Les leçons apprises des principales études sur les objets connectés en télémédecine et santé mobile. European Research in Telemedicine/La Recherche européenne en télémédecine6(2), 67-77.

Simondon, G. (1958) (1989). Du mode d’existence des objets techniquesAubier Philosophie. 

Swan, M. (2013). The quantified self: Fundamental disruption in big data science and biological discovery. Big data1(2), 85-99.

Swan, M. (2012). Sensor mania! the internet of things, wearable computing, objective metrics, and the quantified self 2.0. Journal of Sensor and Actuator networks1(3), 217-253.

Thaler, R. H. et Sunstein, C. R. (2009). Nudge: Improving decisions about health, wealth, and happiness. Penguin.

Weber R. H. (2010), Internet of Things: new security and privacy challenges. Computer Law & Security Review, 26, 1, 23-30.

Whitson, J. R. (2013). Gaming the quantified self. Surveillance & Society,11(1/2), 163.