Hermès n° 84

Appel à contribution

Les incommunications humaines

Coordination : Thierry Paquot et Franck Renucci

Superviseurs : Bernard Valade et Dominique Wolton

 

La revue Hermès propose pour son numéro 84 d’interroger l’incommunication humaine au moment où certains se mettent à « parler » aux objets (qui leur répondent avec plus ou moins de perspicacité, selon la performance de leur logiciel et du degré de leur « intelligence artificielle ») et où d’autres veulent éliminer toute incommunication afin d’afficher une « vérité ».

Or, les incommunications humaines s’avèrent structurantes pour l’individu et la société et constitutives de la communication. « Quiproquo », « équivoque », « malentendu », « sous-entendu », « obstacle », « ambiguïté », « désaccord », « embarras », « mésentente », « dispute », « dissension », « heurt », « confusion », « méprise », « erreur », « divergence », « différend », « brouille », « bouderie », « bisbille », « dissentiment », « friction », « imbroglio », « mécompte », « désordre », « mensonge », etc., sont autant d’énigmes dans les relations humaines et autant de points d’appui pour la communication, la négociation, la cohabitation, la compréhension entre les cultures.

Détournons quelques phrases de Charles Baudelaire : « Le monde ne marche que par le malentendu (et les incommunications humaines). C’est par ces incommunications humaines que tout le monde s’accorde ». Notre problématique se loge entre ces deux phrases et celle-ci : « Si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder ». À présent, les dispositifs de traitement de l’information font croire que l’on s’entend alors que tout montre le contraire. Ces dispositifs sont de plus en plus prégnants et la simplification qu’ils imposent joue sur les structures et les invariants symboliques propres à l’individu et à la société.

Notre problématique interroge ce qui semble paradoxal : alors que l’idéologie technique œuvre pour une réduction de tout écart, de toute marge de manœuvre, de toute incommunication et que l’a-communication ne cesse, pour l’instant, de se généraliser, il est nécessaire d’interroger les malentendus et incommunications fécondes qui font émerger de nouveaux espaces de négociation. Aussi partirons-nous à la recherche de nouvelles formes et de figures de malentendus et d’incommunications car elles manifestent toujours une altérité au cœur de notre modèle de communication. Nous laisserons volontairement de côté, pour ce dossier, la question des interrelations humains/animaux, la question du langage des animaux et de leurs émotions. Comme les artistes l’expriment si bien, l’ambiguïté de ce qui se passe dans des zones frontières fait que les incommunications humaines sont au cœur de toute rencontre. Au début est l’incommunication. Dominique Wolton mène depuis des années des recherches dans ce secteur et Hermès est aussi au cœur des relations entre communication et incommunication.

La première partie montre en quoi les malentendus et les incommunications, loin d’être négatifs, concernent les nouages intimes de l’individu et de la société. « La vie sociale implique normalement le malentendu et l'incommunication » (Boudon, 1989). Comme l’incommunication, le malentendu « est la sociabilité même » (Jankélévitch, 1980). Au moment où certains mouvements populistes envisagent une démocratie directe régie par des dispositifs de contrôle et d’anticipation, nous rappellerons les enjeux de l’incommunication liée au pouvoir comme condition du politique (Guillemain, 1993), à la loi, aux religions, à une parole structurante pour l’individu (Gusdorf, 1952), aux apports de l’anthropologie dans l’étude des frontières, dans les ghettos, dans les villes (La Cecla, 2002), dans les services médicaux (Le Breton, 2013), à la force de l’écart pour la psychanalyse (Lacan, 1981, Lacadée, 2003), à la « vie énigmatique des signes » (Maniglier, 2006), à l’impossible réduction du « presque rien » (Jankélévitch) qui constituent les points de butée comme point d’appui pour la communication humaine, aujourd’hui à l’épreuve de l’être informationnel (Renucci, 2017). Nous le retrouvons aussi avec la traduction qui est un moteur pour le révéler. En effet « les « intraduisibles » qu’on peut toujours traduire, bien sûr, sont des symptômes de différence, des points d’arrêt dans la compréhension, des incitations à la réflexion et au recul critique » (Cassin, Oustinoff, 2018).  

La seconde partie aborde des questions actuelles liées aux biotechnologies, à la génétique, à l’internet des objets, aux interfaces avec le cerveau, à l’intelligence artificielle.

Nous sommes à la recherche de formes d’incommunication suscitées par les nouveaux modes de procréation, entre désir de procréation et immortalité (Ansermet, 2015), par la génétique (Munnich, 2016), par l’intelligence artificielle. Nous interrogerons l’impact des relations que nous avons avec nos objets connectés sur notre façon d’aborder les conversations et les malentendus du quotidien (Turkle, 2016). Pour mieux saisir les enjeux d’aujourd’hui, nous reviendrons aussi sur les incommunications avec la cybernétique (Dupuy, 2000), avec les définitions de l’inconscient et de la conscience proposées par les neurosciences et la psychanalyse, avec le naturalisme abordé différemment par les sciences cognitives (Andler, 2016) et l’anthropologie (Descola, 2005), de l’oralité au numérique (Ong, 2014). Cette partie permettra de comprendre le lien qu’opère Wolton entre communication, incommunication et a-communication.

La troisième partie laissera la parole à ceux qui créent des décalages et s’opposent à la logique du langage comme un signal : les écrivains, les artistes, les traducteurs, les journalistes.

Certaines œuvres ou études littéraires, théâtrales, portant sur les malentendus et autres incommunications seront à rappelées (par exemple celles de Starobinski (1971) ou de Diderot (1830) avec Paradoxe sur le comédien, mais aussi d’A. Tabucchi, M. Kundera, Sándor Márai, Kafka, Cioran, Beckett, Camus, Nabokov, etc. Le cinéma a aussi toute sa place dans ce numéro : La dolce vita (Fellini, 1960)  n’exprime pas « la douce vie » mais la « douceur de vivre » ! Quelques encadrés reviendront sur des chansons, « Comme de bien entendu … » chantée par Arletty, des sketchs de Francis Blanche, de Raymond Devos, etc. Même si la musique est sans malentendu, nous reprendrons avec Nina Simone ou The Animals « Oh Lord, please don’t let be misunderstood ». Nous n’oublierons pas les successeurs des membres du Collège de Pataphysique et les Oulipiens. Enfin, à la suite d’Umberto Eco, nous repenserons le lien entre incommunication et science en proposant un nouvel inventaire exhaustif de l’anti-savoir comme de nouvelles entrées Cacopédiques.

Un prochain numéro d’Hermès sera consacré, à la suite de celui-ci, aux incommunications techniques.

Les résumés (5000 signes) sont attendus pour le 20 janvier 2018et seront envoyés à l’adresse suivante Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.">Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.avec comme objet de cet email « proposition Hermès 84 »

Détails de l’appel et informations pratiques dans le document ci-joint.

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