Événements SFSIC
16eme Congrès
De retour à Compiègne, 30 après
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Bernard Miège, GRESEC (UA N°608), Université Stendhal, Grenoble 3Soyez rassurés : je ne vais pas employer l’occasion qui m’est donnée d’intervenir dans cette Séance pour évoquer des souvenirs. Je vais surtout me projeter, sinon dans l’actualité, du moins dans l’avenir à court terme. J’évoquerai à peine mon aventure personnelle pourtant imprévue, in- imaginable même, dont je préfère retenir les avancées voire quelques réussites, et non les moments douloureux, les souffrances. L’édification des SIC n’a jamais été un long fleuve tranquille, bien au contraire ; elle s’est accompagnée d’échecs permanents, de retours en arrière, de désaccords et de conflits aigus, d’inconséquences, et ceux qui comme moi y ont contribué ont rarement eu l’occasion de faire le point sereinement sur les seuils franchis ou sur les occasions saisies se révélant par la suite décisives. Avant d’en venir aux 4 ou 5 choses que j’ai à (vous) dire, privilège accordé à quelqu’un qui n’est que partiellement retiré des affaires et qui se sent toujours impliqué et concerné, mais dans des conditions forcément limitatives, je tiens à faire retour sur le 1er Congrès INFORCOM 78. 6 ans après la création du Comité des Sic (qui déboucha sur la formation de la Sfsic) et surtout 3ans après le résultat assez inespéré, fruit d’un lobbying réussi, de la section du Conseil Supérieur des Universités (alors 52ème), les enjeux étaient considérables. C’était la première réunion, le premier rassemblement, de ce qui ne pouvait pas être qualifié de « communauté », même métaphoriquement ; et rien n’assurait que les bases d’un avenir commun étaient suffisantes, ni même que le dialogue allait pouvoir intervenir, d’autant que les perspectives étaient larges : bien au-delà des sciences humaines et sociales (d’où le choix de Compiègne dont on espérait qu’il ouvrirait des portes en direction des sciences physiques, informatiques et de l’ingénieur), d’où aussi la présence recherchée de professionnels. De fait, ce Congrès donna l’opportunité des premiers contacts à échelle élargie (d’une première « socialisation ») et il fut un moment clé pour faire un vaste tour d’horizon aussi bien des thématiques que des problématiques (avec des absences, notamment dans les sciences sociales, peu présentes et sans doute alors peu intéressées). A cet égard, la relecture des Actes qui ont donné lieu longtemps après à la publication de plusieurs livraisons (2 tomes grâce à la diligence de Jean Devèze et l’aide de Paris 7 ainsi que des articles de revues) est éclairante. Je m’en tiendrai aux exposés introductifs au nombre de …9 dont la présentation, en séance plénière, avaient mis à mal l’horaire et débouché sur des échanges assez vifs entre quelques personnalités marquantes. A qui la parole avait-elle été donnée ? la liste manifeste l’étendue des préoccupations : Robert Escarpit plaidait pour une nouvelle épistémologie de la communication et pour l’appel à une pluralité de sciences qui en traitent ; Robert Estivals s’attachait à montrer les relations qui se nouent désormais entre bibliologie, documentologie et communication ; Jean Meyriat définissait la notion de document écrit, porteur d’information, et présentait les méthodes d’analyse qui lui sont propres ; Jean Breton donnait un aperçu des techniques de reconnaissance des formes par des systèmes visuels, acoustiques (de reconnaissance vocale), olfactifs, selon une perspective pré- connexionniste ; à Marie-Claude Vettraino il revenait de dresser un tableau des différentes méthodes de « décryptage » des images et d’ enquête auprès des lecteurs ; Eliseo Veron, de son côté, envisageait les problèmes d’ordre épistémologique que pose l’analyse des discours politiques ; dans un long texte, Abraham Moles jetait les bases de sa théorie informationnelle de la perception esthétique en conformité avec le schéma canonique de la communication, relevant d’une approche cybernétique ; François Molnar, en psychologue, s’efforçait, à propos des relations entre formes et contenus, de montrer les limites des sciences des signes ; et Armand Mattelart avait donné un texte sur les relations entre les modalités nouvelles de la communication (séries télévisées, annonces publicitaires, etc.) et le pouvoir politique à l’étape de crises structurelles du capitalisme. Les communications présentées témoignent également de l’étendue du champ de préoccupations. Elles portent en effet sur : l’écrit et le document ; la presse et l’information : les images et l’art. Elles furent en général publiées ultérieurement dans des revues (Schéma et Schématisation, Communication et Langage ). Incontestablement, lors de Compiègne I, on avait ouvert largement le champ des possibles. Depuis, tout cela s’est précisé, a été recomposé ou pour partie a été délaissé. J’en viens aux 5 propositions qui me tiennent à cœur et que vous pouvez considérez comme des recommandations voire même comme des exhortations. Chacune d’entre elles mériterait d’être longuement détaillée, mais je m’en tiendrai à l’essentiel, par manque de temps, et surtout parce que l’argumentation venant à l’appui de ces propositions en a déjà été donnée ailleurs, et pas seulement par moi. Les enjeux (scientifiques, stratégiques, politiques, organisationnels ou professionnels) auxquels nous avons à faire face ou que nous devons affronter sont multiples ; je me limiterai aux principaux.
I. Le besoin d’histoire.
Je ne suis pas seul à tenir pour une priorité le retour sur l’histoire de notre interdiscipline devenue une discipline, certains en ont même fait un objet de recherche pertinent et des débats ou même quelques franches oppositions ont suivi les premières publications ; et cela ne fait que commencer. Comment ne pas saisir l’occasion de ce 30ème anniversaire des Congrès Inforcom pour insister sur l’intérêt de cette démarche ? Dans celle-ci je ne vois rien qui puisse être assimilé à de l’auto- référence ou qui marque une volonté collective de contrôler notre histoire commune en produisant une doxa, à condition bien sûr de distinguer soigneusement les travaux historiques menés avec des méthodologies appropriées des témoignages ou des contributions ; je n’y vois pas non plus un souci excessif de mettre en évidence nos spécificités, voire nos originalités (en particulier par comparaison avec d’autres contextes nationaux ou régionaux). Ce besoin de contribuer à notre propre histoire (nous n’en avons pas l’exclusivité) répond d’abord à des questionnements d’ordre épistémologique : comment et sous quelles déterminations en sommes-nous venus à ce que nous sommes aujourd’hui ? comment dans la construction des SIC la dimension socio- institutionnelle s’est-elle articulée à la dimension théorico- cognitive ? comment les différents domaines et spécialités constitutifs des SIC se relient-ils ou fonctionnent-ils en parallèle ? en quoi la diversité des fondements théoriques de la pensée communicationnelle débouche -t’elle , ou pas, sur des interactions et des complémentarités ? Notre institutionnalisation en une discipline laisse t-elle place à des méthodologies plurielles provenant de plusieurs disciplines ? Et notre proximité dans les filières de formation avec l’Information – Communication en train de se faire, elle-même profondément évolutive, se traduit-elle en production de connaissances validées scientifiquement ? Au-delà, plus d’une génération après la période fondatrice, on ne peut pas faire comme si la question de la transmission ne se posait pas. Elle se pose d’autant plus que 1° accaparés à d’autres tâches urgentes nous l’avons dans l’ensemble négligée ; 2° nous ne pouvons nous appuyer comme d’autres disciplines sur des programmes nationaux ou des découpages reconnus voire imposés de programmes de formation ; et 3° ce qui est un facteur de richesse, à savoir notre pluralité assumée (domaines, théories, méthodes), peut, en dépit des instances, lieux d’échanges et de confrontations, collections et revues, etc. que nous nous sommes donnés, déboucher sur l’ignorance réciproque ou l’éclatement. Le risque existe, et je ne suis pas sûr que dans nos rangs, pas seulement chez les nouveaux venus, il soit suffisamment perçu ; on se satisfait beaucoup trop souvent de son propre territoire et du cadre de fonctionnement qui est le sien, sans une claire vision stratégique.
II. L’articulation entre Information et Communication.
En mettant côte à côte dans une même section universitaire la formation aux professions relevant de l’information (la documentation et le journalisme) et celles orientées vers la communication (alors surtout la communication des organisations), les fondateurs des SIC n’ont sans doute pas envisagé toute la portée de leur choix s’ils n’étaient pas mus tout simplement par des raisons d’opportunité. Ce choix s’avère aujourd’hui heuristique quand bien même il resterait assez original et sans doute minoritaire à travers les cinq continents ; demeurent également des incompréhensions persistantes de quelques-uns, soit qu’ils restent attachés à la conception britannique de la science de l’information (en réalité la bibliothéconomie), soit qu’ils se placent dans un cadre professionnel- corporatiste marqué par des approches spécifiquement françaises (c’est le cas dans certaines formations au journalisme), soit qu’ils réduisent la communication aux stratégies publicitaires (assez peu représentées en notre sein) et managériales (en lui opposant une vision philosophique de l’information peu concordante avec la production moderne de celle-ci). Il est vrai que notre approche de la communication a beaucoup changé et s’est enrichie en raison même de sa diversification technique permanente, et que la complexification des théories de l’information et de la communication nous aide aujourd’hui beaucoup à appréhender les relations qui se nouent entre les réalités qui se développent dans leurs cadres respectifs. On doit savoir gré à Jean Meyriat d’avoir insisté dès les années quatre-vingt sur ce fait essentiel, à savoir que l’information est avant tout le contenu de la communication ; certes aujourd’hui les contenus se sont élargis, ils ne sont plus seulement informationnels, mais culturels (au sens large) et même communicationnels. Cette position justifie a posteriori la réunion opérée dès 1972, mais surtout elle définit les contours d’un programme de travail qui nous différencie d’une part de la plupart des sciences humaines et sociales qui considèrent plus ou moins toutes les questions d’information et de communication comme un terrain et non un objet transversal, d’autre part des sciences informatiques et cognitives qui continent d’appliquer un paradigme bien réducteur issu pour l’essentiel de la cybernétique. Dit autrement, l’articulation (et non l’union ou le rapprochement) entre information et communication est devenue notre horizon épistémologique et le principe central des recherches engagées au sein des SIC ; ce qui nous intéresse ce sont les multiples phénomènes sociaux et symboliques qui s’organisent autour de cette bipolarité. Faut-il ajouter que les mutations de l’information documentaire tendent à la rapprocher des conditions de fonctionnement des industries culturelles classiques : marchandisation et même industrialisation, diffusion par les nouveaux médias, internationalisation, etc., ébranlant fortement les fondements sur lesquels la bibliothéconomie avait été élaborée. Entre ces diverses industries, il y a désormais plus que des similarités.
III. L’édification jamais achevée de la discipline.
Contrairement aux perceptions courantes, une discipline académique – à plus forte lorsqu’elle se forme à partir de plusieurs disciplines n’est pas- n’a jamais été- une construction allant de soi, s’imposant quasi naturellement lorsque certaines conditions sont réunies. Ce n’est pas parce que nous serions entrés dans l’ère de l’information et de la communication, ou plus exactement parce que l’information – communication (sous différentes configurations) est devenue un enjeu majeur dans les sociétés contemporaines que les SIC (ou tout autre regroupement socio- institutionnel et socio- cognitif) irait de soi. Certes le contexte n’est pas comparable à ce qu’il était voici un tiers ou un quart de siècle, mais pour autant, l’existence des SIC ne va toujours pas de soi (et beaucoup de disciplines sont dans la même situation) et ce pour plusieurs raisons que je me contente de citer :
Comment ne pas insister au cours du 30ème anniversaire sur l’exigence de la poursuite de l’édification ? Et qu’on me comprenne bien : ce n’est pas de ma part une critique des plus jeunes et des nouveaux venus, c’est un rappel : l’édification d’une discipline ne saurait résulter seulement de l’addition des initiatives particulières et des replis micro- disciplinaires. IV- Plus que jamais l’appui sur la recherche.J’observe que trop d’universitaires rattachés aux SIC, de rang dit magistral ou non, demeurent extérieurs, ou quasiment, à la production des connaissances, se contentant d’assumer des tâches organisationnelles et surtout d’animation de filières spécialisées, ou des responsabilités transversales : relations internationales, e- learning, etc. Si cet investissement dans des composantes de l’activité universitaire était temporaire, cela se comprendrait, mais, outre qu’il témoigne d’une méconnaissance de ce qui justifie un poste d’enseignant- chercheur, il ne faut pas dissimuler qu’il comporte des conséquences très dommageables pour les SIC, et les formations qui s’en réclament : manque d’ancrage sur les connaissances nouvelles, éclectisme des références, références molles à l’information – communication et de facto adossement sur les savoirs faire professionnels quand cela ne consiste pas à faire une confiance excessive aux exigences des professionnels. Dans de tels cas, cela revient à ne pas respecter la bivalence des filières, et la complémentarité (ainsi que la nécessaire tension) entre formation scientifique et formation professionnelle spécialisée, (à celle-ci, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, j’ai toujours été attaché et je l’ai longuement pratiqué). Alors même que les SIC, dans l’ensemble, ont réussi leur rapport à la professionnalisation, de telles pratiques tendent à le remettre en question, dans certains domaines du moins ; et je crains de ne pas exagérer la critique : la disproportion constatée entre les effectifs affectés à la communication des entreprises et organisations, et l’insuffisance, quantitative et qualitative de la recherche dans ce domaine est en une manifestation saisissante et inquiétante. Au-delà, il faut réaffirmer combien est nécessaire notre organisation en laboratoires et équipes travaillant dans la durée et socialisant, pour partie, l’activité de recherche, et combien il est illusoire de s’en tenir à des regroupements partiels (séminaires, groupes d’études), ainsi qu’à des superstructures Avec les laboratoires et équipes, l’enjeu est évidemment de produire des connaissances valorisables dans la formation et dans la société (pas seulement dans la sphère professionnelle) mais aussi de conforter notre légitimité scientifique en produisant des connaissances finalement reconnues, ou du moins admises. De ce point de vue il y a encore beaucoup à faire : songeons par exemple à la faible percée de nos travaux, pourtant nombreux et généralement de qualité, sur la formation des usages des Tic auprès des milieux « technologiques » y compris dans les universités et les organismes scientifiques. Et ne nous y trompons pas : une légitimité se construit, elle ne résulte pas seulement d’un (long) procès spontané de légitimation. Elle passe notamment par l’acceptation de l’évaluation par les pairs qui, s’il n’est pas le système idéal est en tout cas à ma connaissance le moins imparfait, et ce en dépit des dérives constatables, de tendances à la bureaucratisation et à un pilotage par les applications supposées. Et accepter d’être évalué suppose aussi d’assumer des échecs… La culture de l’évaluation ne se limite d’ailleurs pas à la recherche, elle est indispensable à l’adaptation des formations qui ne sauraient donner lieu à des rentes de situation. V- Une société scientifique généraliste indispensable.
Malgré toute une série d’éléments défavorables que je ne citerai pas ici et quoiqu’ elle n’ait plus l’influence passée, même si un certain redressement a commencé à être engagé, je soutiens le projet d’une SFSIC active et représentative et notamment des labos et équipes de recherche mais aussi d’organisations hors Université et hors 71ème section. Que le contexte ait changé signifie seulement que la SFSIC doit se concentrer désormais sur des objectifs clairs qui ne redoublent pas des initiatives ou des activités prises en charge dans d’autres cadres (revues, coopérations internationales, programmes de recherche inter- labos ne devant pas être concurrencés par des groupes d’études et de recherche, etc.). Mais plus précisément quels objectifs devrait poursuivre cette société scientifique généraliste qui n’a/ n’aurait rien à voir avec une société savante (dont le but, faut- il le rappeler, est exclusivement l’avancée et la promotion des connaissances dans un domaine du savoir) ? 3 objectifs forts me semblent se dégager :
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