De l’idylle au détournement, quels apports des CIFRE en Sciences de l’Information et de la Communication

MORILLON Laurent « laurent.morillon@iut-tlse3.fr »
LERASS (EA 827) - Toulouse 3


Les Conventions Industrielles de Formation et de Recherche permettent à un doctorant de réaliser son projet de recherche dans une entreprise en liaison directe avec un laboratoire extérieur. La convention signée auprès de l’Association Nationale de la Recherche Technique prévoit le versement d’une subvention à l’entreprise en contrepartie d’un salaire minimum pour le doctorant. Si cette formule apparaît avantageuse pour chacune des parties, l’immersion de longue durée en entreprise, a fortiori pour une recherche qui se révèle le plus souvent appliquée, n’est pas sans conséquence sur les vécus et les résultats obtenus en Sciences de l’Information et de la Communication. Quels peuvent être les enjeux, les apports et les contraintes d’une thèse sous convention CIFRE en SIC ? Nous nous proposons de réfléchir à cette question à partir d’une approche compréhensive, via des entretiens menés auprès de docteurs et doctorants CIFRE de la 71e section. Cette étude a mis à jour une grande diversité de situations et de déroulements, allant de « l’idylle » au « détournement ».

Mots-clés : thèse, financement, information, communication

CIFRE allow PhD students to work on their research within a company. The convention grants a subsidy to the company so as to ensure the students minimum wage. But the long immersion all the more for an applied research is not without consequence on the results in information and communication sciences. What are the stakes, the contributions and the constraints of these Conventions ? We interviewed doctors and PhD students. We discover a great diversity of situations : from ideal to real diversions

Keywords : thesis, financing, information, communication

Outre la possibilité de travailler en parallèle à la thèse, il existe différents moyens de financer sa recherche : allocation, monitorat, vacations, obtention d’un poste d’attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER). Par ailleurs, nombre de fondations et d’organismes sont susceptibles d’accorder des bourses, des aides financières, voire des prix de thèse une fois celle-ci soutenue. Notre réflexion porte sur une autre source de financement : la CIFRE (Convention Industrielle de Formation par la REcherche). Le doctorant se voit confier par une entreprise[i] un travail de recherche en liaison directe avec un laboratoire extérieur. En contrepartie, pendant les trois ans que dure le contrat, le doctorant est rémunéré au minimum 1957 euros bruts mensuels, tandis que l’entreprise se voit attribuer une subvention forfaitaire annuelle versée par l’Association Nationale de la Recherche Technique (ANRT), responsable de la gestion et de l’animation de ces conventions pour le compte du ministère chargé de la Recherche.

 

 

 

Si cette formule apparaît avantageuse pour chacune des parties en présence, l’immersion de longue durée en entreprise, a fortiori pour une recherche qui peut se révéler appliquée, n’est pas sans conséquence sur les vécus et les résultats obtenus en Sciences Humaine et Sociale en général et en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) en particulier. Quels peuvent être les enjeux, les apports et les contraintes d’une thèse sous convention CIFRE en SIC ? Nous nous proposons de réfléchir à ces questions à partir d’une approche compréhensive, via des entretiens menés auprès de docteurs et doctorants CIFRE de la « 71e section ». Le choix de cette démarche a été dicté par l’originalité du domaine appréhendé (qui n’a fait l’objet jusqu’à présent que de peu de recherches), par le nombre finalement restreint d’acteurs et par la volonté de dégager, au terme de l’étude, une connaissance approfondie du phénomène analysé.

 

Dans une première partie nous rappellerons les principes de la CIFRE et nous questionnerons les conventions CIFRE signées en SIC. Après avoir présenté la méthodologie de l’étude qualitative menée, nous en présenterons les principaux résultats. Enfin, nous nous interrogerons sur les apports et les contraintes de cette forme particulière de financement de thèse.

1) Les thèses sous convention CIFRE en SIC 

a) L’ANRT et les conventions CIFRE 

L’ANRT rassemble depuis 1953 les principaux acteurs publics et privés de la « Recherche et Développement » en France. Elle regroupe aujourd’hui plus de 150 membres dont des entreprises, des organismes de recherche et de formation, des centres techniques industriels, des sociétés de recherche sous contrat, d’ingénierie et de conseil. Présidée actuellement par Jean-François Dehecq de l’entreprise Sanofi-Aventis, l’ANRT a pour objectifs d’aider à améliorer l’efficacité du système de recherche et d’innovation, d’encourager les concertations et de développer les coopérations, tant au niveau national qu’européen. Depuis leur création en 1981, l’ANRT gère et anime les Conventions Industrielles de Formation par la REcherche (CIFRE) pour le compte du ministère de la Recherche. Ces conventions associent autour d’un projet de recherche une entreprise de droit français ; un laboratoire français ou étranger implanté dans une université, une école, un organisme public de recherche, un centre technique ; un jeune diplômé âgé d’environ 26 ans, titulaire d’un diplôme de niveau Bac +5 récent. Le candidat à cette convention ne devra pas s’être engagé dans des études doctorales depuis plus d’un an. Il s’agit pour lui « d’une première expérience professionnelle et il a vocation à faire carrière en entreprise »[ii]. La procédure est ouverte à toute nationalité.

Le travail de recherche confié au doctorant par l’entreprise, en liaison directe avec un laboratoire extérieur, doit conduire à une soutenance de thèse de doctorat. Le projet doit faire partie d’une volonté de développement de l’entreprise et être lié à son domaine d’activités. En fin de convention, le docteur doit pouvoir justifier d’une expérience professionnelle et valoriser, en cas de recherche d’emploi, ses acquis méthodologiques et scientifiques. L’entreprise signe un contrat de travail à durée indéterminée ou déterminée de trois ans (article D121.1d du Code de Travail). Elle verse au chercheur un salaire annuel au moins égal à 23484 euros (brut, hors charges patronales). En contrepartie, elle se voit attribuer par l’ANRT une subvention forfaitaire annuelle de 17000 euros. La commission d’attribution statue au vu de trois expertises : la première technico-économique, effectuée par un Délégué Régional à la Recherche et à la Technologie, rend compte de la santé financière de l’entreprise, de son implication effective et de sa capacité à donner une formation industrielle au candidat ; les deux suivantes sont scientifiques et jugent de l’adéquation entre le sujet proposé et la formation doctorale ainsi que de la qualité de l’équipe de recherche.

Entre 1981 et 2004, plus de 15000 conventions ont ainsi été signées[iii]. Elles ont concerné 6000 entreprises (dont la moitié sont des PME-PMI) et 4000 laboratoires. Les CIFRE constituent 4% des thèses avec soutien public et environ 2% de la globalité des thèses soutenues en 1998[iv]. Les diplômés sont devenus directeur de recherche et développement, chef d’entreprise, enseignant chercheur, directeur de laboratoire, ingénieur de recherche, ingénieur transfert industriel, consultant.

b) Pour une meilleure connaissance des thèses CIFRE en SIC 

Les CIFRE ont initialement été conçues pour les « sciences exactes ou dures » (mécanique, informatique, chimie, biologie…). En « sciences de l’homme et des humanités » (lettres, langues et arts, sciences humaines, sciences du temps et de l’espace) et en « sciences de la société » (sciences juridiques et politiques, sciences économiques et de gestion, sciences sociales) les CIFRE n’apparaissent que de façon marginale parmi les thèses financées[v]. Sur l’ensemble des thèses CIFRE soutenues à ce jour, 12% concernent les « sciences humaines et sociales, économiques et de gestion » (20% des conventions en 2004), dont 2% pour les « humanités »[vi]. Cependant, une consultation de l’annuaire CIFRE questionne la réalité de ces chiffres. En effet, certains chercheurs pourtant clairement engagés en « humanités », apparaissent pourtant dans d’autres domaines de recherche (informatique, qualité…). Les premières conventions signées en Sciences Humaines et Sociales (SHS) sont apparues à la toute fin des années 1980. La première thèse CIFRE en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) daterait de la même période[vii]. Cependant, malgré cette relative ancienneté dans notre discipline, force est de constater le peu de réflexivité sur ce mode de financement. Si des recherches ont déjà été menées sur le sujet en gestion (Cateura, 2006) ou en économie (Levy, 2005), elles sont peu nombreuses et surtout limitées à un cas en SIC (Ballarini, 2007 ; Berthelot 2006). Par ailleurs, parmi les thèses issues de ces conventions, peu nombreuses sont celles qui abordent, voire même parfois, précisent, cette spécificité.  

Plusieurs raisons nous incitent à nous questionner sur cette forme particulière de financement de thèse. Le contexte de l’entreprise n’est pas en effet sans influence sur l’indépendance voire la production académique du doctorant (Belin, Morillon, 2008). L’immersion de longue durée, a fortiori chez un jeune chercheur, peut multiplier les occasions de confrontations, d’arrangements et de compromis. De plus, les doctorants en SIC - du fait d’un statut ambivalent et d’une science encore relativement méconnue - peuvent être considérés dans l’entreprise d’accueil avant tout comme des professionnels de l’information ou de la communication. La conciliation des intérêts de la recherche et de ceux de l’entreprise ne va donc pas sans questionnements d’ordre épistémologique, éthique ou pratique. Quels peuvent alors être les enjeux, les apports et les contraintes d’une thèse sous convention CIFRE en SIC ? Ce questionnement nous paraît d’autant plus important que ce type de financement connaît une croissance continue depuis son origine et pourrait, dans un contexte politique favorable, se développer davantage encore[viii] (Peyrot, 2008).

 c) Méthodologie 

L’absence d’indication des sections CNU[ix] dans la base de données de l’ANRT n’a pas permis l’identification des conventions signées en SIC (71e section CNU). La situation est d’autant plus inextricable qu’en tant qu’interdiscipline, cette science couvre un large champ de sujets possibles. Ses chercheurs peuvent ainsi se trouver classifiés à l’ANRT par exemple en « gestion » ou en « ressources humaines ». De plus, certains sont identifiés en dehors des SHS (par exemple en « informatique soft » ou en « qualité »). De ce fait, les titres et domaines de recherches disponibles dans la base de données - s’ils donnent certains indices quant à un possible rattachement aux SIC – ne suffisent pas à garantir l’appartenance à notre discipline[x]. Le nombre conséquent de doctorants/docteurs potentiels à contacter et dans la plupart des cas l’absence de coordonnées récentes, nous a empêché de définir ne serait-ce que le nombre exact de CIFRE signées en SIC.

Pour réfléchir aux enjeux, apports et contraintes des thèses menées sous CIFRE en SIC, nous avons donc adopté une approche compréhensive et privilégié des entretiens semi-directifs. L’échantillon[xi] raisonné et diversifié de docteurs et doctorants CIFRE en 71e section est composé de douze personnes, dont trois femmes et neuf hommes aujourd’hui âgés de 27 à 44 ans, dont les thèses ont été préparées entre 1989 et 2008. Huit thèses ont déjà été soutenues, une ne le sera jamais et trois sont en préparation. Le guide d’entretien a été administré par téléphone entre fin janvier et début mars 2008. Chaque entretien a duré 1h40 en moyenne. Les propos recueillis ont fait l’objet d’une analyse de contenu thématique dont une synthèse est présentée dans la partie suivante.

2) Les CIFRE en SIC : une hétérogénéité de situations 

Les entretiens menés ont avant tout permis de constater une extrême diversité de parcours, de recherches et de vécus.

 a) Une diversité de parcours 

 En matière de parcours, si tous les bacs passés sont généralistes, toutes les séries sont représentées (littéraire, économique, scientifique). Nous avons rencontré une grande diversité d’études supérieures (classe préparatoire littéraire, DUT, IUP, licence, maîtrise, école de commerce, IEP, DESS, DEA) dans des disciplines variées (langues, sociologie, anthropologie, économie, informatique, politique, histoire, géographie, lettres, commerce, gestion, information communication). Il n’y a donc pas à proprement parler un profil type de doctorant CIFRE. Dans ce contexte, le choix des SIC pour la thèse a été soit une question de rencontre (notamment avec un directeur de recherche), d’attrait pour une discipline en particulier, d’affinité méthodologique ou de proximité avec une université. A noter que l’inscription dans une filière de recherche est parfois uniquement opportuniste (pour obtenir des conventions de stage, « échapper à l’armée »…). Quatre motivations ont en outre incité à postuler à une CIFRE : la rémunération, l’accès privilégié à un terrain, le possible aménagement du temps de travail et/ou le profil professionnel apporté à l’issue de la thèse.

 

Les entreprises d’accueil sont de tailles diverses (PME, grands groupes nationaux voire internationaux) avec des activités et des secteurs variés (télécommunication, édition, distribution, production, BTP, éducation, service, presse…). Ces organisations ont été démarchées soit par l’intermédiaire du futur directeur de recherche soit lors d’une recherche d’emploi classique[xii]. Le dispositif CIFRE apparaît assez méconnu et doit être le plus souvent expliqué. Les négociations (menées quelquefois également avec l’ANRT) se sont parfois avérées longues (jusqu’à un an). Dès cette étape, les intérêts réels de l’entreprise vis-à-vis de la recherche peuvent ne pas être totalement clairs et le doctorant peut se trouver instrumentalisé[xiii] de manière plus ou moins explicite (mais aussi parfois consentante). Les sujets de thèse sont extrêmement variés : l’informatisation (de l’édition, des revues, des procédures de travail, de la documentation, l’hypertexte…), l’offre de l’entreprise (e-learning, architecture commerciale, image mobile…), l’information et/ou la communication en interne (communication interne, conduite du changement, usages de documents…), en externe (personnels en contact, gestion de la réputation…). Ces sujets ont été proposés par l’entreprise ou par le doctorant puis parfois négociés. Les méthodologies employées sont également plurielles : analyse documentaire, observation participante ou non, expérimentations, entretiens, étude de cas, méthode des portraits...

 

Les postes occupés sont divers : journaliste, analyste, chef de projet, chargé de communication, directeur des études, consultant, analyste, ingénieur de recherche, administratif, chargé de veille… La reconnaissance du doctorant peut varier énormément d’une entreprise à l’autre. En fonction de ses tâches, de sa présence effective dans l’entreprise (dans certains cas extrêmement limitée, voire nulle), de son introduction par son supérieur, mais aussi de ses choix, le doctorant peut être perçu comme un professionnel, un chercheur, un apprenti ou même un stagiaire. En ce qui concerne les conditions salariales, si certains sont payés au minimum imposé par la convention, d’autres peuvent gagner plus (jusqu’à 3000 euros par mois). A cette rétribution peut s’ajouter divers avantages : actionnariat, comité d’entreprise, intéressement, etc. Les deux formes de contrats (CDD ou CDI) sont utilisées avec des motivations variables tant du côté du doctorant que de l’entreprise (par exemple dans une optique de rupture facilitée ou moins coûteuse).

 b) Des vécus divergents 

Nous avons constaté une grande sensibilité du doctorant sous CIFRE aux changements organisationnels (fusion/acquisition, restructuration, licenciements, disparition de structure…). Relativement préservé par la subvention d’état dont il bénéficie, le jeune chercheur peut cependant se trouver rapidement isolé ou en difficulté à la suite du départ de son recruteur/tuteur, d’un nouveau rattachement hiérarchique, d’une perte d’appui politique, d’un changement stratégique qui amoindrit l’intérêt du sujet… Nous avons rencontré deux cas extrêmes suite à l’un de ces changements : une démission deux mois avant la fin du contrat et une absence de soutenance. A contrario, il peut arriver qu’un changement organisationnel puisse valoriser l’intérêt stratégique d’un sujet et accroître les moyens disponibles. Cette sensibilité est également valable au sein du laboratoire notamment en raison d’un changement (parfois souhaité par le doctorant) de son directeur de recherche.

Au delà de cette sensibilité, trois déroulements de convention sont distingués. Le premier type respecte à la lettre l’esprit des CIFRE. Le chercheur consacre l’intégralité de son temps à la recherche (parfois totalement en dehors de l’entreprise) sans réaliser aucune tâche opérationnelle. Il bénéficie alors de conditions extrêmement favorables (matériel, accès aux bases de données, expérimentations…). Ce type de déroulement qui peut-être qualifié « d’idyllique » se trouve dans de grandes structures dotées de laboratoires en SHS ou dans des entreprises ayant un intérêt commercial (direct ou indirect) fort (par exemple lorsque la recherche permet la création d’un futur service). Cependant, en SHS, les enjeux et conditions de réalisation d’une recherche sont souvent méconnus par les professionnels (Peyrot, 2008). « Les structures, dont l’activité principale n’est pas de faire de la recherche, n’acceptent un chercheur souvent qu’en échange d’une activité "directement productive" pour l’entreprise. Ainsi pour accéder au terrain, le chercheur doit accepter de travailler sur le terrain » (Cateura, 2006).

Le second type de déroulement est mixte. Le doctorant partage son temps de manière plus ou moins équilibrée entre recherche et tâches opérationnelles. Ces dernières peuvent cependant servir la recherche, par exemple en tant que cas ou source d’expérimentations. La multiplication des missions opérationnelles sans lien avec la recherche peut cependant engendrer des difficultés de prise de recul et/ou de gestion du temps, souvent au détriment de l’avancement du projet de thèse. Le temps dédié à la recherche est donc parfois l’objet d’une négociation forte[xiv] en cours de route ou s’impose de manière opportune à la suite à un changement organisationnel.

Enfin, dans le troisième et dernier type de déroulement, le chercheur consacre son temps à des tâches opérationnelles, la recherche étant, volontairement ou non, détachée de l’entreprise. Ce dernier type de déroulement peut s’apparenter à un « détournement » de la convention CIFRE, parfois souligné par le jury de soutenance de thèse. Deux cas de figures peuvent alors être rencontrés. Le chercheur est complice de cette situation, notamment lors de la négociation du contrat. La subvention est utilisée comme argument pour une embauche, pour l’obtention de journées libérées pour la recherche… Dans le second cas de figure, le(s) supérieur(s) hiérarchique(s) ignorent délibérément et parfois très rapidement la recherche. Alors que celle-ci a fait l’objet d’une projet formalisé et signé par chacune des parties, il peut arriver que les acteurs en présence négocient ou imposent un certain nombre de décisions susceptibles de détourner le projet initial : modifications de l’objet, du calendrier de la recherche, de la mission opérationnelle assignée au chercheur, amoindrissement du temps consacré à la recherche, cessation des expérimentations. Le doctorant confronté à une certaine indifférence quant à son projet de recherche peut alors être amené à en modifier unilatéralement le sujet, voire à partir en quête d’autres terrains. Notons à ce propos que les comptes rendus annuels destinés à l’ANRT sont parfois utilisés par ces doctorants comme une sonnette d’alarme (a priori sans effet), un outil de pression vis-à-vis de l’entreprise ou sont au contraire « neutralisés » pour éviter tout envenimement d’une situation critique.

c) Des poursuites partagées 

A l’issue de la période CIFRE, une année supplémentaire hors entreprise est parfois utilisée pour la rédaction (sous différents statuts : ATER, chômage, emploi dans le privé…). Les thèses des personnes interviewées ont au final duré de trois à plus de cinq ans. Lors de la soutenance, la présence d’un professionnel représentant de l’entreprise n’est pas systématique (mais peut-être symptomatique des relations entretenues au sein de l’organisation). Pour les personnes ayant déjà soutenu, les carrières professionnelles sont variées : période de chômage (parfois volontaire), ATER, enseignant-chercheur (en France ou à l’étranger, pour certains après une période dans le secteur privé), poste dans la fonction publique, consultant, free-lance, formateur, responsable pédagogique. Les postes occupés ne le sont pas forcément dans l’entreprise dans laquelle s’est déroulé la CIFRE. Dans le cadre d’une recherche d’emploi dans le privé, le doctorat n’est pas toujours perçu comme un avantage. Dans une optique de carrière universitaire, les qualifications, quand elles ont été demandées (des cas d’autocensure ont été rencontrées), sont obtenues. Enfin, la perception des thèses réalisées sous CIFRE par les pairs varie d’un interviewé à l’autre. Si certains ont parfois eut l’impression que leurs travaux étaient moins valorisés que des recherches plus fondamentales ou moins appliquées, d’autres estiment que ce type de convention n’empêche pas de mener une carrière universitaire, bien au contraire, notamment dans l’optique actuelle de professionnalisation des filières d’enseignements.

Si les impératifs de présentation ne permettent pas de reproduire l’exhaustivité des résultats de l’étude menée, la synthèse proposée nous offre la possibilité de réfléchir à certains apports et contraintes des CIFRE en SIC.

 3) Apports et contraintes des CIFRE en SIC 

La recherche d’un terrain et/ou d’un financement pour accompagner la recherche d’un doctorant est souvent problématique. Le taux de financement des thèses n’est que de 25,1 % en « sciences de la société » et de 16,6 % en « sciences de l’homme et des humanités » contre 83,6 % pour la moins financée des sciences dites dures[xv]. Le choix d’une CIFRE, s’il présente d’indéniables avantages, nécessite cependant certaines précautions. Cette réflexion nous semble donc particulièrement utile, que ce soit pour des directeurs de recherche, des doctorants actuellement en CIFRE ou de futurs doctorants.

La formation par la recherche sous CIFRE est a priori avantageuse pour les trois partenaires en présence. Elle permet à des professionnels en quête de réflexivité de se doter d’un jeune diplômé a priori très impliqué dans la réussite du projet et ce, à coût modéré. Elle donne l’opportunité au doctorant d’accéder à un terrain de manière privilégiée et sur une longue durée, tout en étant rémunéré. Enfin, le laboratoire offre à ses chercheurs un contexte de développement et finance une thèse à forte probabilité de soutenance[xvi]. En matière de déroulement, dans le premier cas de figure identifié, le doctorant bénéficie de conditions extrêmement privilégiées pour mener à bien sa recherche. Dans le second cas, si les conditions semblent au quotidien moins favorables et si les tensions sont plus présentes, à la condition d’une négociation ou d’une opportunité plus ou moins précoce, les témoignages s’avèrent finalement plutôt positifs. Enfin, en matière de carrière professionnelle, la CIFRE permet l’affichage d’une expérience de trois ans dans le secteur privé. Au sein de l’université - si ce n’est un moindre temps pour les publications et l’enseignement – ce type de financement ne semble pas représenter un frein.

Mais ces conventions, parfois idéalisées, ne vont pas sans contraintes. Comme tout chercheur impliqué, le doctorant CIFRE se trouve dans une situation ambiguë. D’une part, s’il est l’un des acteurs de l’entreprise, il est dans le même temps soumis aux catégories, méthodes et exigences épistémologiques de l’université (Berthelot, 2006). L’intégration des fonctionnements, des attentes, voire des langages de deux mondes très différents[xvii] - celui de l’entreprise et celui de l’université - ne va pas sans poser certaines difficultés de compréhension (Delcambre, 2000). D’autre part, il conduit son activité dans une tension entre engagement et distanciation vis-à-vis des sujets, du sujet et du commanditaire (Bézille, Vicente, 1996). L’immersion de longue durée ne facilite ni le détachement ni la gestion du temps. Que ce soit dans le second ou le troisième type de déroulement décrit, les doctorants interviewés expriment leurs difficultés pour dédier un temps productif à la recherche[xviii] (régulier, suffisamment long et véritablement détaché de l’entreprise). Le temps devient plus rare encore pour ceux qui décident de publier[xix] et/ou de réaliser des vacations à l’université. Une longue immersion peut également rendre difficile le bon usage des techniques de recueil (gestion délicate des entretiens informels, difficile tenue d’un journal de bord, observations biaisées…). En parallèle, le passage d’une position d’acteur intégré à un point de vue distancié ainsi que l’usage d’identités multiples peut donner l’impression d’une certaine forme de duplicité du chercheur (Bézille, 2000) et provoquer un sentiment de « trahison » au sein de l’organisation. Les pratiques d’écriture en deviennent « héroïques » et dans certains cas « paradoxales », avec un terrain peu présenté ou analysé (parfois pour des raisons de confidentialité).

L’information et la communication - dont la science est assez méconnue et les pratiques professionnelles souvent instrumentales - sont un champ souvent propice aux recherches actions. Pour le chercheur, il s’agit alors d’intégrer les fonctionnements et concilier des intérêts souvent différents voire opposés. Le doctorant peut ainsi être amené à se doter d’objectifs explicites de « résultats pour l’organisation », qui peuvent ne pas correspondre totalement aux attendus des commanditaires (Parrini Alemanno, 2004). Par ailleurs, la possible confusion entre les postures de recherche et de consultance (Bouzon, 2002), au-delà d’une éventuelle « schizophrénie » (Cateura, 2006), peut remettre en cause l’indépendance et la légitimité scientifique des travaux (Heller, 1998). De même, l’accord que le chercheur doit trouver entre enjeux de recherche et d’action (Bichi, 2001) et les compromis qu’il doit accepter tant dans ses livrables professionnels que dans sa méthodologie (Belin, 2006), dans ses choix de techniques ou de modèles (Morillon, 2007), sont susceptibles d’entamer la valeur scientifique des résultats obtenus. Enfin, la nature même des sujets et objets abordés en SIC peut être source de difficultés et de questionnements. L’objet de la recherche est en effet souvent, en tout ou partie, l’organisation elle-même. Les réflexions, de par leur nature stratégique, sont donc particulièrement exposées à la censure, à la culture de cour (Elias, 1985) et aux conflits d’intérêts. De plus, information et communication étant culturellement considérées en Europe comme un moyen de gouvernement (Weiss, 1977), leur maîtrise devient un enjeu de pouvoir dans l’entreprise. Les recherches menées courent alors un risque non négligeable d’être instrumentalisées et/ou censurées. N’oublions pas que toute CIFRE est régie par un contrat de travail et impose un lien hiérarchique qui peut nuire à la liberté du chercheur.

Pour conclure 

Notre démarche a pour principal objet de mieux connaître les conditions de réalisation d’une thèse en SIC lorsque celle-ci est financée par une CIFRE. Si l’absence d’une catégorie « SIC » dans les fichiers de l’ANRT ne permet pas la réalisation d’une enquête quantitative, elle n’empêche pas de mener une réflexion sur les enjeux, apports et contraintes de ces conventions dans notre discipline. Pour ce faire, nous avons initié une étude qualitative à base d’entretiens et d’une analyse de contenu. Celle-ci a mis à jour une grande diversité de situations et de déroulements, allant de « l’idylle » au « détournement ». Ces premiers résultats gagneraient cependant à être mis en perspective lors d’une recherche future, par exemple en croisant les résultats en SIC avec ceux portant sur d’autres disciplines, notamment hors des SHS. En effet, en SIC, à l’inverse des sciences dites « dures » (Lévy, 2005), le transfert de connaissances et/ou de technologies[xx], voire l’usage des résultats de la recherche pour « le développement de l’entreprise » semble rare voire inexistant.

Bibliographie

 

· Belin O., 2006, "Comment tenir une approche info-com des usages dans des laboratoires d’informatique fortement concurrencés ?", Quinzième congrès SFIC, Questionner les pratiques d’information et de communication. Agir professionnel et agir social, Bordeaux, pp. 61-68.

· Belin O., Morillon L., 2008, "La recherche au risque de l’action, regards croisés" in  : Bouzon A., Meyer V. (dirs.), La recherche action en communication organisationnelle, Paris, L’Harmattan, Collection communication et civilisation, pp.151-163.

· Ballarini L., 2007, "La convention CIFRE en SIC : une aide précieuse mais ambiguë". Journées d’études Le parcours d’un jeune chercheur en sciences de l’information et de la communication, MSH Paris Nord, La Plaine Saint-Denis

· Berthelot P., 2006, "Les SIC à l’épreuve de la logique du CIFRE : le cas d’une convention en agence de design", Quinzième congrès SFIC, Questionner les pratiques d’information et de communication. Agir professionnel et agir social, Bordeaux, pp.79-85.

· Bezille H., Vicente M., 1996, "La recherche en train de se faire : entre rigueur et compromis" in  : Feldman J. (coord.), Ethique, épistémologie et sciences de l’homme, Paris, Ed. L’Harmattan, pp.173-194.

· Bézille H., 2000, "De l’usage du témoignage dans la recherche en sciences sociales" in  : Feldman J., Canter Kohn R., L’éthique dans la pratique des sciences humaines  : dilemmes, Paris, L’Harmattan, pp. 201-222.

· Bichi P., 2001, "Recherche-action, ça résiste ? C’est normal !", Les Actes de Lecture, n°75, septembre 2001, pp. 67-69.

· Bouzon A., 2002, Communiquer dans l’incertain, la communication dans les processus de conception innovante à "risques maîtrisés", Mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Université de Toulouse 3.

· Cateura O., 2006, "La convention CIFRE : atouts et limites pour l’étude de cas", Atelier méthodologie de l’AIMS : Etude de cas. Lille, IAE de Lille, Disponible sur : http://www.strategie-aims.com/actesateliers/Quali/Cateura.pdf 

· Delcambre P. et al., 2000, Communications organisationnelles, objets, pratiques, dispositifs. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

· Elias N., 1985, La société de cour, Paris, Flammarion.

· Heller T., 1998, "Le chercheur face à la communication d’entreprise" in  : Le Moënne C. et al., Communications d’entreprises et d’organisations, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, pp.13-26.

· Levy R., 2005, "Les CIFRE : un outil de médiation entre les laboratoires de recherche universitaire et les entreprises", Revue d’Economie Industrielle, n° 111, pp.79-96.

· Morillon L., 2007, "Nomadisme du modèle marketing, quelle appropriation dans les recherches actions en communication organisationnelle ?", Communication et Organisation, n°31, pp.215-227.

· Parrini-Alemano S., 2004, "La recherche- action en communication des organisations est-elle une méthode qualitative constructiviste ?", Colloque Recherche qualitative et production de savoirs, Université du Québec. Disponible sur : http://www.recherche-qualitative.qc.ca

· Peyrot M., 2008, « Les conventions CIFRE », Journée de présentation de la Convention Industrielle de Formation par la Recherche, Maison de la recherche, Université du Mirail, Toulouse

· Weiss D., 1977, "Réflexions sur la communication et l’entreprise", Colloque du CERP, Liège


[i] Depuis 2005, le Ministère de la Recherche expérimente une procédure CIFRE CRAPS ouverte à des structures non industrielles : collectivités territoriales, associations à vocation sociale, ONG...

[iii] http://www.anrt.asso.fr/index.jsp - dernière consultation mars 2008

[iv] MENRT, Rapport sur les études doctorales traitement rapport OST 2002, p.81

[v] http://dr.education.fr/RED/red2001.pdf - dernière consultation mars 2008

[vi] http://www.anrt.asso.fr/fr/pdf/Chiffres_cifre.pdf - dernière consultation mars 2008

[vii] Nous avons identifié une convention signée en 1989 (non soutenue) et une autre en 1991 (soutenue en 1995)

[viii] L’objectif du Ministère de la Recherche est de porter d’ici à 2010 le nombre de conventions à 1500 par an

[ix] Le Conseil National des Universités est l’instance compétente pour le recrutement et le suivi de la carrière des enseignants-chercheurs - www.education.gouv.fr/personnel/enseignant_superieur/enseignant_chercheur/cnu.htm.

[x] Par exemple une thèse portant sur les stratégies de communication des annonceurs a été soutenue en sciences économiques, une autre sur les programmes télévisés et les téléspectateurs l’a été en sciences de gestion

[xi] Le terme échantillon, connoté quantitativement, s’avère cependant mal adapté dans une approche qualitative

[xii] En SHS, à l’inverse des sciences « dures », les offres spontanées de sujets pour une CIFRE quasi inexistantes

[xiii] Une caution universitaire peut s’avérer valorisante ou commercialement requise sur certains marchés

[xiv] « J’ai exigé une journée par mois, puis au bout d’un an j’ai demandé une journée par semaine…mais le temps de s’y remettre »
[xv] http://dr.education.fr/RED/red2001.pdf - dernière consultation mars 2008

[xvi] Toutes disciplines confondues, 92% des conventions ont donné lieu à une soutenance de thèse - www.anrt.asso.fr/fr/pdf/Chiffres_cifre.pdf - dernière consultation mars 2008

[xvii] http://reputation.blogspirit.com/vie_du_cifre - dernière consultation mars 2008

[xviii] A contrario, un temps long hors de l’entreprise peut isoler le chercheur et rendre difficile une (ré)intégration

[xix] En matière de production académique, une grande diversité de situations co-existe. Les publications dans des colloques, revues, ouvrages peut-être quasi nulle, moyenne ou forte (plus de dix en trois années de thèse)

[xx] Pour l’ensemble des disciplines, les entreprises déclarent dans plus de 80% des cas, avoir obtenu des résultats utilisables dans leurs produits ou procédés - http://www.anrt.asso.fr/index.jsp - dernière consultation mars 2008