Société française des sciences de l'information
et de la communication

Pour une épistémologie complexe des SIC

par MONNOYER-SMITH Laurence « laurence.smith@club-internet.fr »
Costech - Université de Technologie de Toulouse

La communication propose une réflexion sur l’épistémologie des SIC en France et s’appuie dans cette démarche sur la notion de point de vue telle que la développe Deleuze dans ses travaux. D’une part en effet, elle suggère la diversité et invite à la confrontation et à la mise en perspective. Cette dimension est essentielle pour une approche épistémologique réflexive qui, par un effet de mise en abîme, entend s’appliquer à elle-même les exigences d’une production scientifique dans un contexte démocratique. D’autre part, elle invite à déplier la réalité incluse dans ce point de vue : toute perspective sur le monde se traduit par un aplatissement de perspectives qui forment des « plis » dont l’épaisseur mérite toute notre attention.

Après avoir rapidement décris deux approches épistémologiques traditionnelles et certains de leur présupposés axiologiques, la communication veut tirer les conséquences d’une épistémologie des SIC abordée en termes de « complexité », tant sur le plan de la méthodologie de la recherche, des relations interdisciplinaires, que des pratiques de recherche au sein des laboratoires en SIC.

Si l’on reconsidère donc les SIC à l’aune du paradigme de la complexité, il apparaît que c’est bien grâce à son point de vue spécifique sur l’objet technique et les pratiques sociales dans lequel il s’inscrit que notre discipline peut, sans doute plus que d’autres disciplines des SHS, être sensibilisé à la question de l’articulation de son regard avec celui d’autres approches. En portant une attention particulière à l’objet technique au sein des dispositifs de communication, on peut dès lors mesurer ce qui s’y trouve plié : pratiques, savoirs, organisations, machines, pouvoir, etc.



Mots-clés : SIC, épistémologie, complexité

This article proposes to explore a new foundation for information and communication sciences’ (ICS) epistemology. Instead of looking for a perimeter of pertinence for notions like information and communication, one can approach this academic discipline with E. Morin’s concept of complexity. We then explore some of the consequences on research practices and methodology of such an epistemological posture.

Keywords : Epistemology, complexity

Laurence Monnoyer-Smith

Maître de Conférences, HDR

Sciences de l’information et de la Communication

Université de Technologie de Compiègne

Laboratoire Costech- Equipe ASSUN

laurence.monnoyer-smith utc.fr

 

 

Pour une épistémologie complexe des SIC

Toute approche épistémologique est, on le sait, tributaire des conceptions qu’une époque se fait de la science et de l’administration de la preuve scientifique : à travers elle suinte les préférences axiologiques d’une communauté. Comme l’ont magistralement montré Steven Shapin et Simon Shaeffer (1993), les querelles épistémologiques révèlent en creux des enjeux de pouvoir qui viennent se cristalliser au cœur même des méthodes scientifiques (en l’occurrence la technologie du témoignage virtuel défendue par Boyle). L’effet de naturalisation produit par plusieurs siècles de pratiques scientifiques dans les sciences dites « dures » ne doit pas occulter cette dimension essentielle de toutes les sciences qui reste son ancrage dans une vision du monde portée par la communauté scientifique.

Ainsi, les diverses façons d’envisager les SIC, et notamment leur dimension interdisciplinaire originaire, traduisent profondément des points de vue, en particulier sur les relations qu’elles entretiennent (ou doivent entretenir, ce point de vue revêt souvent une dimension normative et par conséquent, prescriptive) avec, d’une part, les autres disciplines de sciences sociales s’intéressant aux mêmes objets et, d’autre part, avec des formes d’expression « concurrentes » dont l’écho est particulièrement important dans les médias (qu’il s’agisse de travaux d’essayistes, d’intellectuels, de philosophes, de professionnels, etc.). D’autres considérations entrent également en jeu dans la constitution de ce point de vue, telles que la conception de la recherche, des intérêts stratégiques institutionnels etc. L’ambiguïté de ces divers positionnements réside ici moins dans le caractère discutable de leur pertinence que dans l’absence de mise en relief du point de vue à partir duquel ils se constituent.

J’emprunte ici la notion de point de vue à Gilles Deleuze qui le construit à partir de la mathématique de Leibniz. Deleuze emprunte en effet au philosophe sa description de l’univers comme affectée d’une courbure variable analysable à partir de son point d’inflexion, pour en déduire l’impossibilité d’une appréhension globale du monde. Le point d’inflexion offre alors au sujet un positionnement spécifique, un point de vue sur le monde qui lui permet de l’ordonner, de le comprendre, et qui participe également à la constitution de son identité. Ainsi que le dit Deleuze dans l’un de ses cours (1986, 3) « le point du vue est, du coup, condition de surgissement ou de manifestation d’une vérité dans les choses. Vous ne trouverez aucune vérité si vous n’avez pas un point de vue déterminé. ».

La notion de point de vue présente deux caractéristiques intéressantes pour notre propos. D’une part elle suggère la diversité et donc invite à la confrontation et à la mise en perspective[1]. Aucune vision surplombante n’étant à portée humaine, la multiplication des points de vue constitue une richesse pour toute communauté d’individus. D’autre part, elle invite à déplier la réalité incluse dans ce point de vue : toute perspective sur le monde inclut un aplatissement de perspectives qui forment des « plis » dont l’épaisseur mérite attention. La notion de « pli » (Deleuze, 1988) veut ainsi rendre compte de l’inclusion dans le point de vue des courbures de l’univers.

Ce qui se trouve « plié » dans les points de vue développés par les chercheurs qui expriment leur approche des SIC est constitué tout autant de pratiques de la recherche que de fonctionnement de laboratoires, de lieux d’enseignements, de méthodes d’évaluations, de la recherche de légitimité dans l’espace public, etc. Sachant que ces différentes dimensions peuvent être plus ou moins stratégiques (pour une meilleure visibilité de la discipline dans l’espace médiatique par exemple), plus ou moins légitimes pour une communauté savante (elle valorise par exemple l’approche d’un laboratoire par rapport à d’autres), ou plus ou moins clivante entre les chercheurs (certains se retrouvant ainsi hors champs ou nettement marginalisés), il me semble essentiel de préciser autant que possible -toute réflexivité ayant ses limites- son point de vue et ce qui s’y trouve plié.

L’objectif de cet article est de proposer une approche épistémologique des SIC qui prend en considération la complexité inhérente aux objets de recherche qu’elle construit. Le point de vue adopté emporte des conséquences sur les pratiques de recherches, la posture du chercheur et son rapport à son environnement politico-social. Un détour par deux autres perspectives épistémologiques permettra auparavant de souligner l’heuristicité - et les limites- de la démarche proposée.

 

Apports et limites des positionnements épistémologiques ‘classiques’

 

Un peu rapidement, nous pouvons distinguer deux grandes catégories de positionnement épistémologique en Sciences de l’Information et de la Communication.

1° La première peut être illustrée par cette citation extraite d’un ouvrage de Philippe Breton et Serge Proulx qui écrivent « Tout usage de l’appellation ‘sciences de la communication’ doit donc tenir compte à la fois de l’éclatement et du partage entre deux cultures : celle de l’expression et de l’argumentation, et celle de l’information et de l’évidence rationnelle » (Breton, Proulx, 2002). Ils posent ici une dichotomie fondamentale dans les SIC entre information et communication (intrinsèquement incompatibles quant à leur mode de rationalité) qui organise une hiérarchisation entre deux formes de cultures. La première, issue des sciences sociales et plus précisément de la rhétorique se veut outil d’observation, de description et d’analyse des processus de communication ; l’autre, technique, instrumentalisée par les pratiques professionnelles qui se développent à partir des années 1960 cherche avant tout à augmenter l’efficacité des processus de médiation. On peut repérer dans cette approche une tension originaire des SIC entre sa logique de développement universitaire qui se traduit par une production de connaissances sur les pratiques sociales, et la demande sociale qui a accompagné son émergence dont les exigences portent davantage sur une formation professionnalisante. (Ollivier, Jeanneret, 2004, 16).

Peu ou prou, on retrouve dans cette approche l’ancienne distinction dénoncée par Simondon entre technique et science, contre laquelle les auteurs s’insurgent pourtant par ailleurs (Breton, 2000 ; Proulx, 2007). Cette dichotomie repose sur une conception théoriquement contestable du concept d’information dont il apparaît aujourd’hui dans de nombreux travaux qu’elle ne saurait être distincte d’une activité communicationnelle complexe. Par ailleurs, elle construit une opposition entre les pratiques professionnelles de certains chercheurs, émanant notamment de leur activité d’expertise ou contractuelle, et la recherche plus ‘fondamentale’ en communication, sans objectif de mise en pratique : « en sciences de l’information, la préoccupation dominante des chercheurs(euses) a été l’utile, l’efficace, le pratique et la pratique, et assez peu le théorique, la théorie » (Le Coadic, 2004, cité par Rieder, 2005). Se trouve ainsi, de manière sous-jacente rapidement éludée la question pourtant complexe des modalités de financements des travaux de recherche, de l’implication de nombreux chercheurs dans une activité contractuelle, et de la place de l’expertise dans notre discipline, alors même que les exigences de professionnalisation de la communication sont à l’origine des SIC (Boure, 2003, 2006). Le résultat de cette posture a été de marginaliser les sciences de l’information et de nourrir une querelle intestine nuisible aux SIC.

Par ailleurs, cette dichotomie est aujourd’hui largement remises en cause tant par le paradigme cognitif que par celui de la complexité. En ce sens, entériner théoriquement la distinction entre les deux revient de fait souvent à les opposer pour mieux dénoncer la généralisation de pratiques d’instrumentalisation de la communication travesties en revendication d’une transparence de « l’information » (Bougnoux, 1995). L’existence indéniable des pratiques d’instrumentalisation de doit cependant pas, à mon sens, conduire à l’aplatissement des formes et formats de la médiation sur leur contenu avec lequel ils entretiennent pour le moins une relation particulièrement complexe.

 

2° Un autre point de vu est proposé par S. Olivesi dans l’ouvrage collectif Sciences de l’Information et de la Communication. Ainsi dit-il,

« Les SIC peuvent jouer [un rôle] au sein des SHS. En investissant des objets peu coutumiers, irréductibles à une discipline, tels que les cultures, les genres, les sociabilités, les manières d’être, mais aussi les formes de subjectivité qui s’y rattachent, c’est-à-dire des objets qui recoupent des structures et des expériences de communication, les SIC se positionnent comme une interdiscipline capable de traiter de problématiques que les autres disciplines propres aux SHS délaissent ou ne traitent que partiellement. » (Olivesi, 2006, 194).

 

Ici, la perspective est toute autre. Elles est symptomatique de la persistance au sein des SIC d’une forme de complexe de jeunesse, relativement fonctionnaliste dans sa conception des disciplines (à quoi sert-on par rapport aux autres ?). Cette approche veut construire une légitimité des SIC, ici dans les interstices, « les blancs », les non-dit, voire « les non-objets » des autres disciplines. Elle prend également acte, sans doute à juste titre, de la nécessité de justifier son existence dans le paysage universitaire français, toujours instable et régulièrement menaçant pour les SIC. Cette position peut s’avérer heuristique : un des objectifs de la science est bien d’étendre le périmètre de la connaissance à des domaines délaissés pour des raisons variables. Tel est le cas par exemple de la sociologie qui a longtemps méprisé les médias et la technique et les a « mal-traités » en tant qu’objets. S’il existe aujourd’hui une « sociologie des médias », orientée vers les publics et les pratiques culturelles, on doit certainement aux SIC (et aux media studies anglo-saxonnes) d’en avoir assis la légitimité.

Relève également de cette approche la posture qui consiste à mettre en évidence le « regard communicationnel » sur des objets qui ne le sont pas nécessairement. C’est ainsi que la 71e section du CNU pose que « Sont également pris en compte les travaux développant une approche communicationnelle de phénomènes eux-mêmes non communicationnels ».

La justification disciplinaire se double par ailleurs, chez certains auteurs, de la revendication d’une pertinence méthodologique interdisciplinaire, encore limitée dans les autres disciplines[2]. Ainsi que le souligne B. Miège (2004, 228), « Ce que les SIC ont en propre c’est donc de pouvoir appliquer des méthodologies inter-sciences à des problématiques transversales, permettant d’appréhender l’information et la communication non de façon globale (…), mais dans ses manifestations marquantes… ». S’intéresser à des objets non communicationnels dans leur dimension communicationnelle conduit ainsi à développer des approches méthodologiques originales et de les faire « inter-agir » comme l’explique B. Miège. D’autant que, comme le note l’auteur, la position particulière des SIC qui pousse les enseignants-chercheurs à une forte collaboration avec l’univers professionnel vers lequel se dirige une grande partie des étudiants, l’a particulièrement sensibilisé aux liens conceptuels existants entre connaissances fondamentales et connaissances pratiques.

Cette position d’ouverture qui porte tant sur les objets que sur les méthodes comporte, à mon sens, une triple dimension militante. Elle vise à légitimer l’existence de la discipline en arguant de l’originalité de ses problématiques, de ses regards ; elle vise d’autre part à affirmer sa compétence dans une modernité marquée par une inflation informationnelle (on pense ici au processus d’informationnalisation) qui conduit de nombreuses disciplines à se consacrer aux objets « cœur » de discipline pour les SIC, avec parfois, il faut le dire, une certaine naïveté[3] (les médias, les réseaux, les frontières espace privé/ espace public, etc.) ; enfin, elle reconnaît que la complexité des phénomènes communicationnels est appréhendée de façon plus complète par un croisement des regards méthodologiques et disciplinaires. En dehors de la charge normative d’ouverture –raisonnée- qu’il propose, ce point de vue apparaît doublement positif : par sa dimension constructive ambitieuse, loin des frilosités et des réactions de repli sur un « cœur de métier ». En ce sens, les SIC peuvent afficher des résultats et construire des problématiques avec d’autres disciplines sans craindre d’y perdre une quelconque légitimité. D’autre part, elle affiche une ambition raisonnable pour répondre aux sollicitations croissantes d’une modernité au sein de laquelle les dispositifs de médiations explosent. Reconnaître la nécessité de construire un regard interdisciplinaire c’est accepter les limites de sa propre épistémologie. C’est aussi renoncer à la tentation explicative générale, et se préserver un rôle critique que des appels récurrents à l’expertise peuvent parfois compromettre.

 

Pour une épistémologie de la complexité

 

1° Malgré ses avantages indéniables, je voudrais aller plus loin que ne le propose cette perspective pour endosser une position plus radicale de reconnaissance des SIC comme une science de la complexité en tant que telle. Certains chercheurs, à l’instar de J. Davallon (2004) ou J. Le Marec (2002, 2003) s’inscrivent dans cette démarche en insistant sur la situation particulière des SIC dont l’objet de recherche se construit dans une relation spécifique à l’objet technique. Selon Jean Davallon en effet, parce que les SIC développent une « attache (au double sens d’attachement et de fixation) de la pratique scientifique à la dimension technique des objets » (Davallon, 2004, 31), elles construisent leur objet de recherche sur la complexité et l’hétérogénéité intrinsèque des objets sociotechniques autour et à travers lesquelles se constituent les pratiques sociales analysées. Les Sciences de l’Information et de la Communication ont donc à faire « à des complexes et non à des objets unitaires » (Ibid, 34).

On le voit, les SIC sont directement confrontées à la problématique de la complexité telle que l’analysent E. Morin et J.-L. Lemoigne. Notre discipline, il me semble, n’a pas encore tiré toutes les conclusions épistémologiques des travaux portant sur la complexité auxquels nous invitent pourtant des réflexions récentes (Morin, Le Moigne, 2007). Le paradigme de la « complexité générale ou épistémique » propose l’inscription de la complexité dans le cœur même de la production scientifique interdisciplinaire et vient interroger la pertinence du regard disciplinaire isolé sur les phénomènes sociaux. En effet, le paradigme pose que l’intelligence du réel est « située » et repose sur l’appréhension du monde construite par un point de vue sur le réel, configuré par des données, des informations et des connaissances locales. La pensée complexe veut créer des liens entre ces éléments de connaissances épars marqués par cette perception ancrée dans une action disciplinairement bornée. D’inspiration fortement pragmatique, cette épistémologie interroge les sciences contemporaines et particulièrement les SIC. Elle n’est pas d’ailleurs sans poser des questions, notamment quand à ses relations avec la systémique. Le positionnement proposé ici veut s’inscrire dans un dialogue avec une approche de la complexité en SIC ; il s’agit sans aucun doute d’un travail de longue haleine.

Si l’on reconsidère donc les SIC à l’aune du paradigme de la complexité, il apparaît que c’est bien grâce à son point de vue spécifique sur l’objet technique et les pratiques sociales dans lequel il s’inscrit que notre discipline peut, sans doute plus que d’autres disciplines des SHS, être sensibilisé à la question de l’articulation de son regard avec celui d’autres approches. En portant une attention particulière à l’objet technique au sein des dispositifs de communication, on peut dès lors mesurer ce qui s’y trouve plié : pratiques, savoirs, organisations, machines, pouvoir, etc. Il reste que selon la paradigme d’E. Morin, toutes les disciplines devraient reconsidérer leur propre épistémologie à l’aune de la complexité, à l’instar de la biologie, des neurosciences etc. L’intérêt alors d’une approche disciplinaire SIC dans le champ de la complexité réside dans la détermination de son point de vue qui rend intelligible l’intrication des relations qu’entretiennent entre eux tous les acteurs (objets compris) d’une pratique communicationnelle. C’est cela qu’ont particulièrement bien mis en évidence J. Davallon ainsi que J. Le Marec à travers la notion de composite. (Le Marec 2002, ; 2003). Dans cette perspective, l’originalité des SIC réside dans leur aptitude à tisser des liens dans la complexité et l’hétérogénéité des technologies et des pratiques sociales afin de fournir un cadre d’analyse aux rapports de médiations qui structurent cette complexité. A cet égard, l’apport des SIC semble déterminant par rapport aux autres champs du savoir : elles autorisent une pensée de l’épaisseur technique par la mise en perspective des structures normatives qui les façonnent et sont façonnées par elle.

 

2° En termes de pratique scientifique ce point de vue pose aux SIC des exigences fortes :

D’une part, ces pratiques ne sauraient se déployer, à un moment ou à un autre, en dehors du terrain : la confrontation au terrain est la condition de la perception des pratiques sociales, ceci pouvant bien sûr conduire à toute forme de modélisation théorique permettant par la suite d’appréhender le terrain à travers des « cadres », eux-mêmes toujours interrogés. Plus profondément, l’implication sur le terrain permet également de construire un espace de discussion entre scientifiques ou encore avec des profanes, des professionnels, des experts en tous genres, des politiques ou des décideurs. Cette lecture de l’approche complexe veut adopter une position constructiviste qui considère que l’appréhension de la complexité des pratiques analysées passe par la confrontation aux formes de savoir autres que celles que détient le chercheur. Autrement dit, le terrain constitue un point d’accès aux plis que recèle le point de vue du scientifique. Pour ces raisons, les SIC ne peuvent pas et ne doivent pas être des sciences de laboratoire, à l’instar de certaines pratiques anglo-saxonnes relevant plus de la psychologie expérimentale.

Ensuite, la méthodologie ainsi que le questionnement scientifique doivent prendre en considération de façon centrale l’inscription matérielle des phénomènes étudiés. Parce que les SIC construisent des objets transversaux aux différentes dimensions de la réalité sociale et parce qu’il n’est pas envisageable de dégager, sauf à le faire très artificiellement, le substrat communicationnel d’une pratique sociale de la matérialité de son support, alors les SIC ont besoin de recourir à des méthodologies variées, éprouvées dans d’autres disciplines si besoin est, pour appréhender l’objet d’analyse dans toute sa complexité. C’est à mon sens, un des défauts de jeunesse des SIC que d’avoir négligé l’inscription de la matérialité des supports de communication dans les pratiques sociales. Peut-être s’agissait-il aussi d’une conséquence latérale de cette forme de mépris pour les « sciences de l’information », fortement ancrées, elles, dans la complexité technique du support de communication ? Adopter un tel positionnement ne signifie pas, comme le prouvent abondamment les travaux de nombreux chercheurs en SIC, s’inscrire dans un courant techniciste. Elle permet en revanche de construire des concepts permettant de penser les formes de l’individuation technique, de l’enchevêtrement des pratiques et des dispositifs, et de construire avec d’autres disciplines scientifiques une vision du social comme inscrite dans les dispositifs techniques qu’ils sont amenés à développer. La grande richesse des SIC se situe justement dans son aptitude à articuler, plus que d’autres sciences sociales, des processus et des techniques, des pratiques et des dispositifs. Analyser finement les modalités de cette articulation devrait constituer, dans ce sens, un des meilleurs moyens de légitimer l’existence des SIC tant auprès des SHS que des disciplines plus « dures ».

Enfin, ce type de pratique scientifique passe par la construction collective d’un vocabulaire commun, débarrassé des connotations théoriques de chacune des disciplines et dénaturalisé, c’est-à-dire débusqué derrière la trivialité de son appréhension commune. Comme l’explique bien E. Souchier et al. (2003, 22), ce travail collectif passe par la définition « des outils linguistiques lorsque la nécessité s’en faisait sentir, et que la tension entre l’usage trivial du vocabulaire et la réalité à laquelle nous voulions nous référer ne parvenait pas à coïncider. Injonction créatrice qui, face à une situation nouvelle, nous pousse à forger nos propres outils conceptuels… ». Cette démarche est longue et difficile, elle nécessite en outre une grande capacité d’empathie disciplinaire : non seulement une bonne connaissance des concepts manipulés par l’autre, mais également l’intériorisation de son point de vue sur l’objet. Le risque étant bien sûr de se faire « happer » par ses partenaires scientifiques, pour des raisons au moins autant de pertinence conceptuelle que de manifestations variées de leur autorité. E. Souchier et ses co-rédacteurs évoquent par ailleurs la trahison de la « déchirure disciplinaire » que peut induire cette démarche, pendant de son caractère heuristique et créatif.

 

3° Cette épistémologie des SIC trace les contours d’une discipline non bornée par essence, interdisciplinaire par exigence normative et heuristique et non surplombante du fait de son ancrage sur le terrain. Elle présente néanmoins trois inconvénients.

Elle doit nécessairement s’inscrire dans la longue durée : il est indispensable d’ancrer les coopérations interdisciplinaires dans des relations durables, ce qui peut s’avérer incompatible avec certains modes de financements des travaux ou avec certains types de terrains.

Par ailleurs, c’est une épistémologie centripète qui repose sur la très bonne maîtrise d’un corpus de connaissances SIC et qui pour l’enrichir, doit retourner vers ses pairs dans un mouvement de traduction sensible.

Enfin, cette épistémologie exige une certaine vigilance de la part des chercheurs : ceux-ci doivent en permanence reformuler les demandes qui leur sont adressées par les partenaires. Le caractère facilement appréhensible de l’expérience communicationnelle conduit en effet de nombreuses personnes à prétendre à une compréhension immédiate des phénomènes sociaux là ou la distinction, l’analyse et la théorisation par les SIC construisent des catégories et des concepts. Ici encore le dialogue et l’empathie peuvent éviter toute position surplombante du chercheur par rapport à son terrain et permettent de faire évoluer l’objet d’étude dans un sens plus construit et sans doute plus complexe que ce qui était prévu initialement, sans rien sacrifier à la scientificité de la démarche.

 

Conclusion

 

Parce qu’il faut mener jusqu’au bout –si c’est possible- l’exercice de réflexivité préconisé par la notion de point de vue défendue en introduction de cet article, il convient de conclure sur sa normativité et sur les préférences axiologiques sur lesquels il repose.

Je défends ici en effet une conception pragmatique de la recherche, ancrée dans son environnement avec lequel, dans un mouvement très bien décrit par Dewey en son temps, elle souhaite construire les outils de réflexivité nécessaire à une prise de décision éclairée. Il y a sans doute en substance, dans cette conception de la recherche, une dimension de « patriotisme démocratique », ou de « créativité démocratique »[4]. On l’aura compris, on peut retrouver en filigrane de ce raisonnement une des dimensions importante des travaux de Callon, Lascoumes et Barthes (2001) selon lesquels la production scientifique doit être envisagée comme un processus complexe trouvant dans les « forums hybrides »[5] non seulement des sources alternatives de créativité[6], mais aussi les conditions de production d’une science démocratiquement consentie dans un monde « incertain ». Nous pourrions bien sûr débattre longuement de ce qui est sous-jacent à cette prise de position, tant en ce qui concerne l’activité scientifique elle-même que ce qu’elle présuppose en termes d’éthique politique et de compétence profane.

Consciente des multiples limites opposables au point de vue exprimé dans ce paragraphe, il me paraît néanmoins important pour les SIC de poursuivre, ainsi que le propose notamment le programme ambitieux du Congrès 2008 de la SFSIC, une discussion sur les fondements épistémologiques des pratiques de recherche de la discipline, les modes d’évaluation de ses résultats et les méthodologies sur lesquelles elle s’appuie, à l’heure où s’exerce une pression accrue pour son opérationnalité.

 

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[1] Deleuze parle de « perspectivisme » de la philosophie de Leibniz

[2] D’autres disciplines sont, de fait, pluridisciplinaires, comme les Sciences de l’Education ou les STAPS par exemple. Il est d’ailleurs symptomatique que ces disciplines soient également jeunes. La reconnaissance de la complexité des phénomènes sociaux s’exprime ainsi institutionnellement, mais au pris d’une ambiguïté que les vieilles disciplines n’ont pas à porter. On peut être raisonnablement optimiste et souligner, avec E. Morin que l’avenir est plus à la manipulation du complexe et à sa modélisation qu’à la mise en évidence de déterminismes d’ordre causal sur le model originel des sciences de la nature dans lequel la sociologie de Durkheim trouvait son modèle épistémologique.

[3] Voir par exemple la critique d’une approche gestionnaire des nouvelles pratiques de démocratie électronique, Monnoyer-Smith, L, 2007, Mémoire d’HDR.

[4] Dewey fait référence à cette posture dans un très beau texte lu lors d’une conférence en 1939 et reproduit en ligne sur le site http://agora.qc.ca/textes/dewey.html.

[5] Il s’agit d’espaces de rencontres, de discussions et de débats confrontant de façon constructive scientifiques et non scientifiques, public profane mais « concerné ».

[6] Du fait précisément de la multiplication des « points de vue » qui viennent enrichir la perception du monde par les scientifiques. Cette épistémologie est d’ordre normative, et dans le fond, assez militante, ainsi que peuvent le montrer les activités de vulgarisation de B. Latour sur ces questions.

 



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