Société française des sciences de l'information
et de la communication
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La recherche d’une épistémologie des sciences est-elle pertinente ?

par GERINI Christian, « gerini@univ-tln.fr »
I3M - Université du Sud Toulon Var

Une question récurrente dans le monde des sciences de l’information et de la communication semble restée sans réponse : qu’est-ce qui fait « science » dans les SIC ? Pour reprendre Philippe Breton et Serge Proulx : « A quelles conditions ces nouveaux savoirs savants regroupés autour des problématiques reliées à l’information et à la communication peuvent-ils constituer une « discipline » à part entière ? Et quelle peut-être la nature épistémologique des approches scientifiques élaborées par les tenants des SIC ? »

Nous portons ici un regard croisé sur les sciences de la nature, les sciences sociales et les SIC.

Les philosophies liées aux sciences dites dures ont tout d’abord séduit les sciences sociales et humaines, qui tentèrent de calquer leurs méthodes sur leur positivisme triomphant hérité des progrès des 17ème et 18ème siècles. Cette démarche, qui a servi à légitimer par exemple la sociologie, s’avéra rapidement conduire à une impasse. D’autres approches apparurent, constructivistes, systémiques : réduite à elles seules, l’avancée des SIC risque d’être entravée par leur manque de visibilité scientifique.

Est-ce à dire que les SIC, du fait de leur composition multidisciplinaire, doivent se placer dans une perspective médiane, ou comme une « méta-science » garante d’une compréhension de la complexité chère à Edgar Morin ? Nous n’avons pas la prétention ici de répondre à ces questionnements, mais seulement de les aborder sous un éclairage différent, et de poser en fin de compte la question de leur pertinence.



Mots-clés : SIC, information communication, épistémologie, positivisme, constructivisme, systémique, complexité, induction, empirisme, modèles, paradigmes, méthode scientifique

A recurring question in the world of the Information and Communication Sciences seems to have no longer answer : what makes ICS are sciences ? On what conditions can the production of those new kinds of knowledge can be considered as a science ? And how can we define a specific epistemological nature of this new science ?

If we can’t definitively answer these questionings, we try to approach them under different lights, and to put after all the question of their relevance.



Keywords : Epistemology, philosphy of science, information science, communication science, constructivism, paradigm, systemic

Quelques interrogations

Une question récurrente dans le monde des sciences de l’information et de la communication semble restée sans réponse : qu’est-ce qui fait « science » dans les SIC ? Pour reprendre Philippe Breton et Serge Proulx : « A quelles conditions ces nouveaux savoirs savants regroupés autour des problématiques reliées à l’information et à la communication peuvent-ils constituer une « discipline » à part entière ? Et quelle peut-être la nature épistémologique des approches scientifiques élaborées par les tenants des SIC ? » (Breton-Proulx, 2002).Nous n’avons pas la prétention ici de répondre à ces questionnements, mais seulement de les aborder sous un éclairage différent, et de poser en fin de compte la question de leur pertinence. A elle seule, la citation ci-dessus montre les ambiguïtés qui maintiennent les SIC dans un flou épistémologique incommode et mal perçu de l’extérieur : « savoirs savants » d’un côté, « approches scientifiques » de l’autre, « nature épistémologique » ensuite, mais au sens de seules « approches » scientifiques.

Le verbe « regrouper » ajoute à ces ambiguïtés, et montre en fait selon nous le nœud du problème : le champ pluridisciplinaire des SIC, ce « regroupement », peut constituer un corpus de « savoirs savants », voire de perspectives (nouvelles technologies, nouvelles approches, nouvelles organisations sociales, par exemple), mais n’est peut-être pas assuré de les constituer en véritables « approches scientifiques », si cette dernière expression est prise au sens strict et limitatif où l’entendent les épistémologues des sciences de la nature. Cette pluridisciplinarité, ce mélange de genres, d’objets et d’approches, ont pu conduire des spécialistes en SIC[1] à railler leur propre science, et à la voir entachée de confusions terminologiques et épistémologiques (paradigmes, modèles et méthodologies non unanimes), de manque de pertinence[2], voire de « frivolité »[3]Là où les sciences de la nature ont vu depuis longtemps se succéder des tentatives de corpus épistémologiques complets (et s’ajoutant souvent les uns aux autres, dans la recherche de cette complétude), les SIC, sciences récentes, ont tenté de s’afficher elles aussi sous une même bannière épistémique, du modèle cybernétique à l’approche systémique et constructiviste, de la théorie de la complexité à la « Théorie générale de l’information et de la communication » de Robert Escarpit, etc. Mais n’est-ce pas pratiquer là un réductionnisme inapproprié à ce vaste champ de la connaissance que constituent les SIC[4] ? 

Les paradigmes

Bernard Miège parle de « primat accordé à un paradigme unique » (Miège, 2005) en insistant sur la pragmatique et les théories du langage. Le paradigme dominant devient totalitaire dans la mesure où il pratique un ostracisme qui muselle toute autre approche, comme ce fut et c’est le cas aussi dans les sciences de la matière, rejetant comme non scientifiques des « savoirs » pourtant « savants ». Une approche épistémologique des SIC devrait donc peut-être s’appuyer sur des recherches sur la nature même des paradigmes en vigueur (y compris ceux imposés par les autres sciences), afin d’en montrer les limites et d’en dénoncer les oukases, permettant de laisser ouvertes les portes à d’autres éclairages. Mais il est difficile de s’interroger sur ces courants forts de pensée que sont les paradigmes quand on a été formé dans leurs moules et sous leur influence : seul un regard méta-scientifique et réflexif permet de se dégager de cette prégnance. Ce regard ne peut être porté que par des chercheurs des SIC qui voient l’information et la communication comme un tout complexe, dans son présent, mais aussi dans son évolution passée et future, et en tenant compte de façon critique des épistémologies qui ont accompagné l’évolution de la connaissance dans tous les domaines. Il faut alors se méfier des théories élaborées, consciemment ou non, dans le cadre de paradigmes trop « totalitaires » : leur puissance et efficience ne s’imposent que par le poids du paradigme qui fait entrer la subjectivité qu’il génère dans le cadre d’une normativité qui laisse croire à l’objectivité.

Les modèles

Nous savons par ailleurs que toute connaissance s’exprime généralement par une modélisation d’une « réalité » à jamais inaccessible, ce « réel voilé » cher à Gérard D’Espagnat (D’Espagnat, 1999). Et tout modèle n’est jamais qu’une représentation faite de signes, d’abstractions, d’interprétations et de projections de notre entendement sur cette pseudo-réalité. Cette représentation, ces signes, ces abstractions, ces projections sont le fruit à la fois de nos sens et des images que l’objet imprime dans nos schémas cognitifs (donc de la nature de ces schémas, et de leur genèse), mais aussi de notre histoire, de nos archétypes, des paradigmes justement en vigueur, et de nos intentions. Les modèles sont insuffisants à rendre compte de la complexité du social. La systémique n’échappe par exemple pas à ces lacunes : elle modélise les interactions qui relèvent d’une prise en compte de la complexité, mais elle le fait par des schémas qui sont forcément eux-mêmes réducteurs[5].

Il en va de même de toute modélisation : tout modèle évacue des dimensions qui n’entrent pas dans ses intentions ou dans ses outils d’analyse, et ne rend compte que d’une « pseudo-pseudo-réalité ». C’est d’ailleurs là une difficulté commune aux SIC et à la sociologie, pourtant plus ancienne, et on retrouve dans le champ des SIC des interrogations sur leur légitimité scientifique qui ont aussi parcouru (et parcourent encore) la sociologie. Ici aussi, notre « introuvable » épistémologie des SIC devrait relever d’une activité de recherche sur la lecture même des modèles en vigueur, et donc se situer au-dessus des modèles des SIC elles-mêmes pour les répertorier, les critiquer, et les réunir dans une vision unifiée plus propice à une épistémologie. Elle le fait parfois, et nous en prendrons pour exemple, dans la littérature de notre discipline, les schémas d’Alex Mucchielli sur les modèles de la communication (Mucchielli, 1998). Il s’agit bien là d’une vision des processus de connaissance qui relève d’une démarche de philosophe - ou pour le moins d’historien - d’une science.

 

La méthode

C’est sur la (ou les) méthode(s) (d’investigation, de vérification, de confirmation ou de réfutation, etc..) que la philosophie a le plus produit de cadres et de normes à l’activité scientifique en particulier, et à l’activité humaine en général.Quand Bernard Miège pointe par exemple « l’absence ou l’insuffisance de procédures de vérification empirique - les démonstrations s’appuient au mieux sur des « études de cas », mais le plus souvent sur le relevé de phénomènes présentés comme « exemplaires » ou « en devenir » (Miège, 2005) -, il nous rappelle que cette dernière, si elle n’est pas « preuve », est du moins une procédure permettant de valider provisoirement un modèle, un résultat, et qu’elle n’est pas l’apanage des sciences de la nature. Les « études de cas », le « relevé de phénomènes exemplaires » sont souvent prétexte à inductions bien vite acceptées comme vérités temporaires ou pire intemporelles, et l’objet d’attaques par les tenants d’une pensée néo-positiviste. On connaît le danger des inductions établies à la va-vite, et l’outil statistique, comme la répétition des expériences à des fins de confirmation des thèses induites, sont des démarches qui ont toujours un caractère minimal de validation de ces dernières. Bernard Miège n’utilise pas par hasard dans la même phrase le mot « démonstration », inscrivant ainsi la problématique des démarches des théories générales de l’information-communication dans leur rapport peut-être insuffisant à des schémas logico déductifs et inductifs. On ne peut alors faire l’impasse sur des courants forts de la philosophie tels que l’empirisme, le réalisme, l’idéalisme, le nominalisme, le positivisme, etc. On sait enfin que l’induction ne garantit des résultats que provisoirement, qu’elle génère des modèles qui seront en général un jour réfutés – au sens poppérien du terme-, et que la « construction » des théories et modèles est aussi le résultat de cette dialectique. Mais on sait aussi que l’empirisme et l’induction basée sur des relevés statistiques ne suffisent pas à « faire science » : d’autres « savoirs savants » se constituent par l’immersion du chercheur dans l’objet de son étude, par l’empathie, voire par la construction revendiquée d’une modélisation non objective mais appropriée à l’objet (les fictions, objets d’étude des SIC, sont souvent parcourues de savoirs ainsi énoncés en dehors des frontières positivistes ou empiriques dictées par la « raison pure »). Contrairement à ce qu’affirmait Bachelard, la science ne se construit pas « contre » la doxa (Bachelard, 1938), mais aussi avec elle : l’ « opinion » n’est pas nécessairement dénuée de valeur scientifique. Il ne faut cependant pas oublier que l’expérimentation peut avoir deux objets :

1. une répétition faisant apparaître une constante dans le phénomène observé, et donc permettant d’induire une loi ou une règle générale.

C’est ce que pratique souvent la sociologie et, dans le cadre des SIC, l’étude des comportements (des usagers des nouvelles technologies par exemple). Nombre de thèses soutenues en SIC actuellement s’intéressent aux comportements des groupes de discussion sur Internet, des usagers de sites virtuels, des apprenants via les NTIC (formations à distance), des « tribus », comme il est fréquent de désigner ces groupes qui revendiquent une identité spécifique sur la toile, etc. On est alors ici au croisement de deux disciplines : la sociologie et les sciences de l’information et de la communication. Les résultats qui émergent de ces études de comportements ou de genres sont alors des inductions et il faut, avec David Hume, se méfier d’une confiance trop grande dans l’empirisme : fréquence ne veut pas dire généralité ou universalité, et les résultats affichés doivent au moins être présentés avec prudence, ce qui n’est pas toujours le cas. La démarche est proche de celle du positivisme, mais il faut indiquer en quoi et comment la connaissance affichée en conclusion est construite, au sens du constructivisme, c’est-à-dire quels sont les paramètres retenus ou exclus, l’empathie avec entre le sujet et son objet, les influences réciproques, les apriorismes, etc.

2. la recherche d’une confirmation par la « preuve » empirique d’une théorie ou thèse posée a priori. C’est ici que le danger de ne regarder dans l’expérience que ce qui vient confirmer l’hypothèse est le plus grand. Cette erreur est fréquente dans toutes les sciences. Et la démarche n’est alors pas scientifique - quand elle n’est pas parfois intentionnellement truquée[6] -. Il ne faut pas oublier dans cette démarche que l’expérience n’est sensée confirmer l’hypothèse que tant qu’elle ne l’infirme pas. Comme l’a démontré Popper, toute thèse n’est scientifique que tant qu’elle est en danger de réfutation, qu’elle « prend un risque » (Popper, 1985). Les thèses qui sont sans cesse confirmées par l’expérience sont souvent douteuses, ou relèvent d’autres champs de la connaissance, ce qui ne veut alors pas dire qu’elles sont fausses : il y a d’autres façons de connaître (par exemple en matière de psychologie), mais il faut savoir délimiter les frontières entre ces divers champs et manières de connaître.

Vers une « méta science » ?

Paradigmes, modèles, méthodes : nous avons pointé ici quelques « intersections » épistémiques entre les différents champs de la connaissance, SIC comprises. Ces dernières ne sont pas à l’abri des erreurs et tâtonnements que les autres sciences ont commises durant des siècles.

Est-ce à dire que les SIC doivent se positionner dans les épistémologies classiques, et peinent à s’inscrire par exemple dans le schéma de la preuve ou de la réfutation, du positivisme ou de l’empirisme inductif ? Les paradigmes dont elles héritent ou qu’elles créent suivent-ils une évolution autre que celle décrite par Thomas Kuhn ? Y aurait-il des normes de la cognition valables pour toutes choses, toutes démarches d’investigation, toutes disciplines, et qui en conditionneraient le droit à s’appeler « sciences » ? Ne peut-on au contraire enrichir la connaissance en l’alimentant de « savoirs savants » qui ne soient pas « scientifiques » au sens des épistémologies « classiques » ?

Nous nous bornerons à quelques rappels qui permettent de situer les SIC dans d’autres perspectives, même si cela ne doit pas les exonérer d’une nécessaire rigueur relevant parfois d’un contrôle strict au sens des épistémologies classiques, et en particulier de certaines règles empiriques. En nous référant au travail de Robert Boure et à des exemples empruntés à d’autres champs de la connaissance, nous pouvons avancer l’idée que la question d’une épistémologie des SIC est liée à leur reconnaissance sociale et institutionnelle. Il en fut de même pour toutes les autres sciences. Il n’est qu’à regarder la sociologie : c’est en sa qualité de positiviste qu’Emile Durkheim a imposé la sociologie comme une science, même si d’autres après lui ont montré la dialectique entre positivisme et constructivisme dans la construction des savoirs de celle-ci. Pour Durkheim, admirateur de l’efficience de la science newtonienne, déterministe et causale, nous devons « considérer les faits sociaux comme des choses »[7]. Et d’ajouter : « Mais la sensation est facilement subjective. Aussi est-il de règle dans les sciences naturelles d’écarter les données sensibles qui risquent d’être trop personnelles à l’observateur, pour retenir exclusivement celles qui présentent un suffisant degré d’objectivité. (…). Le sociologue est tenu aux mêmes précautions. »[8] Ce à quoi Edgar Morin répondra un siècle plus tard : « Il faut dès lors se poser le problème : est-il vraiment nécessaire à la vision scientifique d’éliminer tout ce qui est projet, finalité, acteur, sujet ? Est-il scientifique de s’auto-éliminer soi-même, auteur de cette scientificité ?

Enfin et surtout, ce modèle de scientificité sur lequel se fonde la sociologie dite scientifique est-il vraiment scientifique ? ».Il serait bien déraisonnable de vouloir rattacher les SIC aux sciences de la nature, en essayant de leur trouver une épistémologie « acceptable » par tous, y compris par les tenants d’une idéologie néo-positiviste encore très prégnante. Et cela même si l’on peut espérer pour elles une « épistémologie médiane », entre positivisme et constructivisme, comme c’est déjà le cas pour d’autres sciences.

On a cru atteindre ce but, cette « acceptation », voire cette « épistémologie conforme » :1. avec le modèle cybernétique et ses capacités de modélisation structurales : la formule de l’entropie offrait un bel exemple de « mathématisation conforme » dans les sciences de la communication.2. avec l’analyse systémique qui semblait être capable de modéliser les interactions jusqu’alors ignorées (par le réductionnisme) entre tous les éléments d’un système, et les systèmes eux-mêmes. Nous tentons simplement ici de mettre en garde les épistémologues et historiens des SIC contre une illusoire – parce que trop systématique - référence aux épistémologies des sciences de la matière et de la vie, voire à des philosophies classiques qui ne s’appliquent pas à leur champ[9].

Bernard Miège nous rappelle la liste des pionniers qui ont eu « l’ambition de voir s’imposer une science de la communication, en quelque sorte une super science dont la problématique aurait irrigué la plupart des disciplines reconnues et répertoriées depuis longtemps dans les classifications des sciences »[10]. Est-ce à dire que les SIC doivent se positionner comme une « méta science », une science qui fait « lien », qui éclaire les autres sciences, et qui les évalue et oriente là où ces dernières, enfermées dans les carcans de leur spécialisation, ne peuvent (ou n’ont pas les moyens de) le faire ? Cette tentation pourrait se justifier pour diverses raisons.

· La complexité du monde et l’inversion des rapports science-culture, décrites par Le Moigne. La science est alors demandeuse de sens via sa médiation.

· La nécessaire réflexivité des sciences de la matière et de la vie, à savoir un regard sur elles-mêmes qui leur permette d’avancer en connaissance de cause, et qui fasse « que les scientifiques soient aptes à s’auto interroger, c’est-à-dire que la science soit apte à s’auto-étudier », pour reprendre encore Edgar Morin (Morin, 1989)[11].

Du fait de la « spécialisation », du fait du découpage réductionniste - analytique, au sens quasi-cartésien du terme - des sciences en domaines réservés, celles-ci ont perdu leur regard philosophique, ontologique et heuristique sur elles-mêmes, et souvent aussi la vision de leurs propres apriorismes et schémas cognitifs. Les Sic s’intéressant par définition à la médiation de ces savoirs tronqués de leur réflexivité et se situant au carrefour des échanges, sont peut-être le lieu où doit se reconstruire ce regard critique.Mais elles ne peuvent évidemment pas prétendre seules à ce rôle de méta science : elles peuvent emprunter à différents champs disciplinaires privilégiés, mais ne sauraient tout décrypter. En particulier, elles rejoignent sur les points précédents la sociologie, et plus particulièrement la sociologie des sciences. Elles doivent tenter de suivre une voie médiane, dans laquelle leurs éclairages (facilités par leur transversalité) peuvent combler les lacunes que nous venons de dénoncer, et leur démarche ne doit pas prêter le flanc à des accusations de non scientificité (ou de « barbarie », qualificatif adressé avec humour à la sociologie par P. L. Berger[12]).

Mais une épistémologie de cette inter-science est-elle pertinente ? La réponse réside peut-être dans la différence de signification des mots « epistemology » et « épistémologie ». Le premier terme désigne, dans la culture anglo-saxonne, le vaste domaine de la philosophie de la connaissance, et pas seulement de la connaissance scientifique. Son acception en français lui donne une portée plus limitée, et on le traduit souvent par « philosophie des sciences ». Là réside peut-être une réponse à la question que nous posions : les champs couverts par les SIC ne renvoient-ils pas ces dernières à une « epistemology » plutôt qu’à une « épistémologie » ? Et les SIC ne renferment-elles pas plus que toute autre science cette contradiction relevée par Jean Cavaillès : « Une théorie de la science ne peut être que théorie de l’unité de la science. Cette unité est mouvement : comme il ne s’agit pas ici d’un idéal scientifique mais de la science réalisée, l’incomplétude et l’exigence de progrès font partie de la définition » (Cavaillès, 1947, p. 22).

 

Bibliographie

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[1] Par exemple Francis Balle dans Médias et société (Montchrestien, Paris, 1992), ou Miguel de Moragas dans Sociologia de la communicacion de masas (. Escuelas y autores, Barcelone, 1985).
[2] Cf. Bernard Miège, La faible pertinence des théories générales de la communication, Actes du colloque Technologies et symboliques de la communication, PUG, 1990.
[3] Armand et Michèle Mattelart, Histoire des théories de la communication, La découverte, Paris, 1995, p.4.
[4] Réductionnisme que dénonce par exemple Bernard Miège dans « La pensée communicationnelle », PUG, Geenoble, 2005.
[5] Le contenu de ce mot « réducteur » est d’ailleurs souvent implicitement associé au contenu du mot « schéma », par exemple dans des expressions comme « pensée schématique », « compte-rendu schématique », etc..
[6] Voir par exemple à ce sujet l’affaire Cyril Burt, en Angleterre dans les années 1940 : ce dernier pratiqua des évaluations sur des couples de jumeaux homozygotes séparés placés à leur naissance dans des milieux socio culturels opposés, pour étayer sa thèse que l’intelligence est donnée a priori. Ses « résultats empiriques » furent tellement « probants » que le gouvernement anglais modifia radicalement par une loi en 1948 le système éducatif, mettant en place une sélection qui, dès l’âge de 10 ans, en évacuait sur la base de test de QI les élèves qui n’avaient pas cette « intelligence innée ». On ne s’interrogea que quinze ans plus tard sur l’étonnante facilité avec laquelle Burt avait trouvé un nombre suffisant de ces cas pour construire son étude statistique : le nombre de couples de jumeaux vérifiant ces conditions qu’il avait étudiés était démesuré, et la supercherie fut éventée. Mais des générations d’élèves avaient déjà été victimes des conclusions de ses travaux.
[7] Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, ch. II, Règles relatives à l’observation des faits sociaux, revue Philosophique, 1874.

[8] Ibid.

[9] Cf. Marie-France Blanquet, Science de l’information et philosophie. Une communauté d’interrogations, ADBS Editions, Paris, 1997.
[10] La Pensée Communicationnelle, op citée, p. 99.
[11] Edgar Morin, Science avec Conscience, Seuil, Point Sciences, Paris, 1989, p. 31
[12] « Je suis prêt à admettre qu’en vérité, une bonne part de ce qui se passe pour de la sociologie mérite le qualificatif de barbare, si l’on entend par là une ignorance de l’histoire et de la philosophie, une expertise étroite et dépourvue d’horizons plus larges, un souci de technicité et une absence complète de sensibilité littéraire. Là encore, on peut expliquer ces traits de manière sociologique dans le cadre de la situation actuelle du monde académique La course au prestige et aux postes dans des domaines de plus en plus complexes oblige à se spécialiser, ce qui conduit trop fréquemment à limiter de façon désolante sa sphère d’intérêts. Mais il serai faux d’identifier la sociologie à une tendance qui touche tous les domaines intellectuels ». Peter L. Berger : Invitation à la sociologie, La Découverte, Paris, 2006, p. 46.


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