Société française des sciences de l'information
et de la communication
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Les pratiques communicationnelles seraient-elles sous l’influence des TIC ?

par PAQUIENSEGUY Françoise « françoise.paquienseguy@univ-paris8.fr »
CEMTI EA 3388 - MSH Paris-Nord - Université Paris8 Vincennes à Saint-Denis

L’évolution de l’offre engendre un élargissement notoire de la gamme d’usages qui dépasse désormais les fonctionnalités initiales du terminal, car elle porte également sur les capacités de connectique des TIC numériques. Les TICN sont donc d’abord des objets communicants totalement instables et en concurrence ; utilisés et configurés selon des pratiques communicationnelles. La question se pose donc des relations et rapports (de pouvoir ? d’influence ?) entre les TICN, porteuses de dispositif technique et nos pratiques communicationnelles et informationnelles. Plus largement, ces TICN incitent-elles à la communication interpersonnelle, parviennent-elles à infiltrer dans nos pratiques communicationnelles la notion de dispositif, de réseau, d’interconnexion ? Pour l’étudier, nous travaillerons d’abord le concept de dispositif qu’il faut traiter sous trois angles ; technique, symbolique et social puisque l’échange et la connexion dépendent de ce contexte ; puis celui d’acte connexionnel, qui mêle la connexion et la communication, ce qui permet d’exposer les deux aspects de cette transformation des échanges interpersonnels établis, à partir du téléphone mobile. Ces dispositifs, saisis par les usagers, sont mis au service d’une action communicationnelle finalisée prise dans une dimension symbolique plus large. Autrement dit, l’acte connexionnel serait porteur des trois dimensions technique, communicationnelle, et symbolique des dispositifs construits par les usagers pour mener à bien leurs actions de communication. Certains éléments de mutations des pratiques communicationnelles peuvent alors être repérés.

Mots-clés : pratiques communicationnelles - acte connexionnel – dispositif - technologies de l’information et de la communication numériques

The effect of digital ICTs on interpersonal communication is seen through the concepts of device and of connection act. They show the two aspects of a change in set interpersonal exchanges, in the mobile case. These devices are put by users to serve a finalized communication action set in a wider symbolic dimension : the connecting act bears the technical, communicational and symbolic dimensions of the devices built by users. Some mutations of practice can then be seen.

Keywords : communicational pratices - connection act - device - Digital ICT

 

 Introduction

Les procédés d’innovation à l’œuvre en amont de la mise en marché, prospective et élaboration de scénarii d’usages, inscrivent déjà dans l’objet technique à venir la marque forte du social [Chambat, 1992] comme ils concrétisent les évolutions de la vie quotidienne et de ses pratiques culturelles, et plus particulièrement communicationnelles et informationnelles [Moati, 2005] qui nous intéressent ici. L’évolution de l’offre engendre ainsi un élargissement notoire de la gamme d’usages qui dépasse désormais les fonctionnalités initiales du terminal, car elle porte également sur les capacités de connectique des terminaux numériques des TIC. Les Tic numériques, sans cesse renouvelées, sont donc d’abord des objets communicants totalement instables et en concurrence (économique) ; objets « communicants par leur existence même de marqueurs d’un réseau qui s’est cristallisé » [Boullier, 2002, p.45] ; utilisés et configurés selon des pratiques communicationnelles, certes évolutives mais beaucoup plus pérennes selon l’idée que « nos dispositifs de communication ne s’inscrivent pas simplement dans un rapport au réel préexistant mais ce dernier, au contraire, dépend largement de ceux-là. » [Meunier, 1999, p. 86].

La question se pose donc des relations et rapports (de pouvoir ? d’influence ?) entre les TICN, porteuses de dispositif technique (connexion, interconnexion, téléchargement, synchronisation…) et nos pratiques communicationnelles et informationnelles. Plus largement, ces TICN incitent-elles à la communication interpersonnelle, directe ou asynchrone et parviennent à infiltrer dans nos pratiques communicationnelles la notion de dispositif, de réseau, d’interconnexion.

Définitions de l’appareil d’analyse

Un travail de fond doit être mené, nous semble-t-il, pour croiser plusieurs approches permettant l’analyser la rencontre et les évolutions des hommes et des TIC numériques dont les manifestations s’accentuent depuis maintenant près d’une décennie sous la pression de plusieurs facteurs. Nous ne cherchons pas ici à répondre à la question de Gérard Berry lors de sa leçon inaugurale de la Chaire d’Innovation technologique au Collège de France « Pourquoi et comment le monde devient numérique » [Berry, 2008] mais bien plus modestement à proposer d’analyser les pratiques communicationnelles à partir de deux notions qui ne leur sont pas totalement familières de primer abord, celle de dispositif et celle d’axe connexionnel. En effet, ce sont pour nous des critères communs et fédérateurs pour l’analyse des pratiques communicationnelles supportées par les TICN.

Notion de dispositif

Ce concept de dispositif peut être, au moins, traité sous trois angles : technique, symbolique et social puisque l’échange et la connexion dépendent de ce contexte, et c’est pourquoi le dispositif, support de l’échange, porte la trace des usages. En effet, « les attributs symboliques sont bien plus que des attributs fonctionnels et déterminent partiellement, d’une part, la façon dont est utilisé l’objet et d’autre part, l’objet lui-même qui est fréquemment le vecteur catalyseur de valeurs qui sont adoptées par l’usager. [Perez Fragoso, 2006, p.122]. D’un point de vue méthodologique la notion de dispositif est opérationnelle et nous l’avons déjà montré [Paquienséguy, 2006b]. Elle permet d’aborder le tissu social dans lequel l’individu développe ses pratiques via des actions de communication, elle ouvre ensuite sur l’analyse de l’équipement qui supporte la communication en lui laissant sa marque. A ce sujet, nous avons remarqué dès notre première phase d’enquête en 2005 que l’existence des numéros favoris (appels gratuits et quasi-illimités), qui relèvent du dispositif technique et économique, marquait les pratiques communicationnelles des utilisateurs [Paquienséguy, 2006b] en les obligeant les rationaliser.

Enfin, elle offre une réelle lecture des représentations (du réseau social, du dispositif technique, de leurs rôles et de leurs enjeux principalement) à travers la description que les individus en font. Faire dispositif semble quasiment un pré-requis à l’établissement de la communication interpersonnelle. Et les jeunes gens que nous avons interrogé[1] le confirment : ils forgent un dispositif technique qui se construit à partir d’un multi-équipement (téléphonie fixe et mobile par exemple) afin d’activer un réseau social et relationnel, au travers d’une action de communication. Le dispositif technique élargit, améliore, étend le dispositif social car il fournit, sans effort et sans véritable surcoût lorsque le montant est inclus dans le forfait, l’occasion de la mise en relation. Le contexte, du temps libre et de la mobilité pousse à la mise en œuvre du dispositif social, porteur du symbolique, mais nous ne développerons pas ce point dans ce texte. « Ainsi, les temps sociaux, leurs usages et leurs découpages n’en finissent pas d’évoluer et d’influer sur nos usages spatiaux » [Viard, 2006, p.100]. La mobilité, les déplacements [Moati, 2005, pp 45-64], l’effacement du territoire [Viard, 2006, chapitre deux] sont des facteurs de mobilisation du dispositif technique, non pas pour lui-même, mais principalement en vue d’une gestion personnelle du dispositif social, « des temps sociaux », qui ne peut pas être entendue séparément de ces caractéristiques.

Etudier comment les individus composent, choisissent et activent le dispositif technique permet donc une lecture de leurs pratiques communicationnelles, premier temps de l’analyse ; pour conduire ensuite à l’hypothèse fondamentale de cet article car les facteurs du temps, de l’espace liés aux actions de communication ; facteurs englués dans un contexte fort de mobilité, de changement, -proche des sociétés hypermodernes telles que Ascher [Ascher, 2005] ou Urry [Urry, 2005] les définissent-, se matérialisent dans les objets socio-techniques numériques que nous utilisons pour supporter nos actions de communications (les TIC numériques). Ainsi donc, les pratiques communicationnelles paraissent, par bouffées, sous l’influence des outils qui les permettent. C’est pourquoi la notion de dispositif qui fait surgir les enchâssements de différents niveaux de dispositifs que nous avons déjà étudiés [Paquienséguy, 2007b] paraît pertinente pour traiter notre hypothèse. Pour définir un dispositif de telle sorte que la richesse et la complexité de ce qu’il permet d’aborder apparaissent, la définition de Foucault nous semble une des mieux adaptées, en dépit de sa longueur : « […] par dispositif, j’entends une sorte – disons- de formation, qui a un moment donné, a eu pour fonction majeure de répondre à une urgence. Le dispositif a donc une fonction stratégique dominante…J’ai dit que le dispositif était essentiellement de nature stratégique, ce qui suppose qu’il s’agit là d’une certaine manipulation de rapports de force, d’une intervention rationnelle et concertée dans ces rapports de force, soit pour les développer dans telle direction, soir pour les bloquer ou pour les stabiliser, les utiliser. Le dispositif est donc toujours inscrit dans un jeu de pouvoir, mais toujours lié aussi à une ou à des bornes de savoir, qui en naissent, mais, tout autant, le conditionne. […] » [Foucault, 2000, p. 300]

Cette définition évoque donc un ensemble de pratiques et de mécanismes [Agamben, 2007, p. 20] mobilisées pour répondre à une urgence (celle de la communication, de l’établissement du lien social), actions et faits convoqués dans un contexte complexe que le dispositif met en réseau, met en relation. La notion de dispositif paraît maintenant posée comme un socle de base solide en vue d’une analyse des pratiques communicationnelles, même si le nombre de variables et de facteurs à prendre en compte est très conséquent. Certes il faut, méthodologiquement parlant, se demander sans cesse pourquoi un individu communique avec un autre, par un moyen bien précis (un SMS et pas un mail par exemple), sur quels critères il définit les modalités d’appels et l’espace-temps qu’il lui consacrera…mais de façon très logiquement guidée et structurée par l’urgence de l’action qui est la raison d’être du dispositif. Et les pistes à suivre ne sont pas si dispersées que cela, c’est l’action communicationnelle qui les structure et les organise. C’est donc maintenant cette action qu’il faut parvenir à cerner, à délimiter (toujours en tenant compte de l’urgence qui n’est pas qu’une gestion d’agenda bien entendu, même si cette dernière s’y superpose souvent). Nous proposons de le faire à travers une autre notion, celle d’acte connexionnel.

Notion d’acte connexionnel

L’acte connexionnel mêle plusieurs aspects du dispositif, pour les énoncer simplement, il porte, pour le moins, le dispositif technique et tout le poids de la communication (dispositif symbolique et social) mais va aussi bien au-delà car il matérialise, suivant en partie la définition de Foucault [Foucault, 2000, p. 299], des discours (omni-joignabilité), certaines injonctions sociales (avertir de son retard), certaines contraintes (SMS pour rester discret), des décisions règlementaires (kit mains libres, mode vibreur), des énoncés scientifiques (nocivité des micro-ondes), des propositions philosophiques (ubiquité) et des non-dits (communication asynchrone) ; il expose donc plusieurs aspects de cette transformation des échanges interpersonnels établis à partir du TIC numériques et plus particulièrement du téléphone mobile. En effet, le dispositif, saisi et construit par l’usagers, est mis au service d’une stratégie, d’une action communicationnelle finalisée (Peraya, 1999, p. 153) prise dans une dimension symbolique plus large. Autrement dit, l’acte connexionnel serait pour nous la face visible, la trace analysable des dispositifs construits par les usagers pour gérer, à travers leurs actions de communication, l’urgence, l’extrême nécessité sociale ; ce qui renforce à la fois son rôle et ses enjeux.

Car la visée première de l’acte connexionnel est bien de permettre l’échange, sans que nous devions ici le qualifier. Il correspond à l’essence de l’action de communication qui permet l’entrée en communication, sans distinction de circonstances, en intégrant les contraintes spatio-temporelles auxquelles les acteurs de l’échange sont soumis. Autrement dit étudier les actes connexionnels des individus nous permet de prendre en compte un grand nombre de variables comme la complémentarité des outils mobiles et fixes, ou encore la permanence et la continuité de la communication, qui sont des facteurs prioritaires à intégrer désormais à l’étude des pratiques communicationnelles de la vie quotidienne. Se connecter n’est plus ici seulement se connecter à un réseau via un appareil terminal et des modalités d’accès, c’est entrer dans un réseau social de façon synchrone, ou pas, de façon directe ou pas, de façon interpersonnelle ou collective. Plusieurs outils contemporains nous le montrent, du blog à Facebook en passant par YouTube par exemple. L’urgence vitale et sociale qui en surgit – interagir en connexion –réclame donc d’envisager avant tout l’action de communication, qui la porte et qui en permet la réalisation. « Nous pensons le réseau social comme un service qui a toute notre attention et qui sait nous avertir, en échange de la capacité offerte aux autres à se connecter à nous, on veut pouvoir se connecter aux autres. » [Iskold, 2007]Ainsi, « l’individualisme » [Flichy, 2004] se construit ainsi au fil des actes connexionnels qui font eux-mêmes partie des pratiques communicationnelles de la vie quotidienne de notre échantillon.

La plupart des jeunes gens interrogés ne fait aucune différence entre un échange conduit en face à face ou via MSN, l’essentiel étant d’avoir le contact, et de le garder. Les échanges – même lorsqu’ils paraissent superficiels ou phatiques- restent à la fois la trace de cette construction du dispositif et de la médiation technique dans leur établissement. Etudier les actes connexionnels revient finalement à se poser principalement la question de la mise en lien, en relation « qui entre en contact avec qui ? » Les autres interrogations ne peuvent que suivre ; quid du support technique utilisé, de la position du destinataire dans le réseau social, de la motivation de la connexion...

Les pratiques communicationnelles des jeunes de 18 à 25 ans

Les jeunes gens que nous interrogeons régulièrement depuis 2005 vivent « dans » des dispositifs au sein desquels l’utilisation du téléphone mobile a une place souvent centrale, sans concurrence avec le téléphone fixe, généralement très rationalisée. Sans détailler ici l’ensemble des résultats de l’étude [Paquienséguy, 2006b,], nous pouvons énoncer plusieurs éléments forts de leurs pratiques communicationnelles autour du téléphone mobile qui montrent les différentes facettes du dispositif dans lequel ils fonctionnent et qu’ils contribuent à construire. - Les jeunes gens interrogés façonnent, sans forcément s’en rendre compte, le dispositif technique à l’image de leur dispositif social avéré et des relations, privilégiées ou distantes, qu’ils y développent. L’emprise des discours technico-commerciaux n’est pas si forte qu’on pourrait le croire : ils rationalisent la consommation et l’équipement et utilisent ce dont ils ont besoin ; pour cela, ils développent en permanence des stratégies pour contourner les contraintes économiques. Comme Maureen [étudiante - 21 ans - 2008] par exemple qui n’achète qu’un mini-forfait (1 heure mensuelle) couplé à un forfait de 120 SMS, reportant la grande majorité des communications qu’elle qualifie de longues (plus de 2 minutes) sur de la téléphonie fixe en IP.

Le système agencé est personnalisé, il lui permet en permanence un acte connexionnel de référence, les SMS, et lui offre dans d’autres espaces-temps (le soir et le week-end du domicile familial) un acte connexionnel plus confortable (en durée et en volume) via la téléphone ou Internet (mails, Skype et Msn). Selon le destinataire et la nature de la communication, un des outils sera sélectionné. Depuis la démultiplication des offres tripleplay et autres box, le téléphone mobile trouve sa place en référence à d’autres outils aptes à supporter l’acte connexionnel. Pour cette population dont l’amplitude financière reste réduite alors que l’équipement est conséquent, il n’est pas l’outil central et quasi multifonctions que les discours techniques valorisent. - Les aspects sociaux du dispositif interviennent lourdement et de façons différenciées, dans les actions de communications des jeunes qui se servent souvent des TIC numériques pour réguler mais aussi faire vivre leurs actions sociales.

Plusieurs d’entre eux disent se servir du téléphone mobile avant tout « pour rester en contact », « pour s’organiser », « pour organiser une rencontre » autrement dit pour marquer l’adhésion à un groupe social de référence. L’usage du téléphone mobile et la permanence de l’appareil, jamais éteint, toujours présent, révèlent les aspects stratégiques et symboliques du dispositif. L’urgence ici portée est celle du dépassement de la distance et de l’isolement dans lesquels l’individu se perd quand il n’a plus la possibilité d’établir l’acte connexionnel. Et les jeunes n’aiment pas cette situation « je la bipe, c’est ma façon de lui dire que je suis là, que je pense à elle » [Alex – étalagiste - 22 ans - 2006], « J’envoie des SMS, des MMS, je joins des photos, les clips vidéos quand je veux montrer quelque chose à mes alentours et ça me fait du bien aussi quand je reçois des mots en retour même si l’on se parle pas », [Lolo – 25 ans – graphiste – 2007] Ainsi, l’avoir sur soi, accepter les dépassements de forfait, mêmes récurrents, signifie l’absolue nécessité, de pouvoir mener à bien un acte connexionnel quand le besoin (l’urgence) s’en fera sentir. « J’utilise mon mobile comme accessoire de sécurité, je peux avertir à tout moment et aussi savoir ce qui se passe » [Richard – 25 ans – Modeler 3D – 2006] ; « Je ne supporte pas à ne pas l’avoir car, par exemple, si je suis dans le métro, je vérifie régulièrement, j’écris des textos, je joue avec, je m’en occupe. » [Sophie – 25 ans – assistante cuisinier - 2007].

La régulation amenée par la notion de dispositif est elle aussi présente puisqu’il n’est pas pérenne, ni même durable, il est partiellement reconsidéré à chaque acte connexionnel, et bien plus largement que dans ses seuls aspects techniques. Il en dépend en quelque sorte car l’urgence et la stratégie tendent à l’accomplissement de l’acte connexionnel qui en est leur objet, et inversement car certains membres de notre échantillon se font reprocher par l’entourage d’avoir oublié leur téléphone, ou de ne pas l’avoir rechargé. - Le téléphone mobile -objet socio-technique- et les réseaux -tout autant socio-techniques- qui lui sont associés prennent place et rôle dans l’acte connexionnel : le premier matérialise les seconds dans un enchâssement des espaces temps qui nous paraît tracer un trait net des manières de faire de l’échantillon. En effet, la portabilité du téléphone liée à son omniprésence en fait un objet en soi, un objet du monde qui engendre un conflit –qui peut être très bien géré- d’espaces- temps sur la base de la convocation abrupte et forte de différents registres d’action et de vie. « Je le mets en vibreur au travail parce si mon copain m’appelle quand je suis au travail j’arrive pas à gérer » [Adèle – 22 ans – vendeuse et étudiante – 2008].

Les différents rôles sociaux des individus ne sont plus cantonnés à un lieu ou une tranche horaire, l’utilisation du téléphone les traverse, les transcende et provoque un mélange de plusieurs figures de l’individu. Le meilleur exemple que nous ayons eu de ces conjonctions délicates est celui de Manuel, 24 ans, doctorant chargé de cours, rencontré en 2006 « ma directrice de thèse m’a appelé pour me donner son avis sur ma présentation, c’était la première fois qu’elle m’appelait et on était à Eurodisney avec des copains, (…) j’entendais rien, j’arrivais pas à me concentrer, j’avais pas les documents  ». Il ne s’agit pas pour nous de parler d’ubiquité de l’individu mais plutôt de mieux cerner la polyvalence de l’individu qui mêle ses différents rôles sociaux qui constituent d’ailleurs l’ossature de son dispositif communicationnel.

En effet ce dispositif fonctionne principalement pour lui donner l’occasion de vivre chacun de ses rôles sociaux présents et souvent inscrits dans le répertoire par des désignations différentes puisque par exemple Nokia propose de faire des « groupes », et Motorola a trois catégories de base « bureau », « maison » et « VIP ». Le dispositif communicationnel doit donc pouvoir gérer les rencontres entre les catégories et les groupes qui forment autant de collusions d’espace-temps. Collusions qui ne sont plus, à nos yeux, un dérapage du dispositif mais une de ses possibilités (et de ses avantages pour la plupart). « Même au travail y’a pas de soucis, je n’ai même pas besoin de sortir du bureau, c’est totalement admis » [Mélanie – 24 ans – assistante de direction – 2006]. La gestion concrète des appels montre, en partie, la façon dont les jeunes gens organisent, segmentent ou réunissent leurs rôles sociaux, nous prendrons l’exemple de Florence, étudiante qui cumule deux emplois occasionnels, 24 ans.

Voici ce qu’elle répond sur la gestion des collusions d’espaces-temps, réponse très claire d’ailleurs qui révèle une grande habitude de gestion de ce type d’événements : « Si je suis au travail [elle est hôtesse d’accueil sur des salons], il est sur vibreur et je rappelle pendant la pause ou quand je vais aux toilettes ; si je suis en cours, je le mets aussi sur vibreur, je ne réponds pas mais si quelqu’un m’ appelle de façon persistante j’envoie un texto pour dire que je suis en cours ; quand je fais du baby-sitting, je le laisse car si j’ai rien à faire, j’appelle et réponds sans problème ; par contre quand je donne un cours à domicile je l’éteins. Et puis dans les transports je sais que ça coupe tout le temps c’est pas agréable, alors je dis de rappeler plus tard. »

Conclusion interrogative : Les pratiques communicationnelles sont-elles sous influence ?

La place et le rôle de l’acte connexionnel apparaissent cependant diffus et tout de même assez difficiles à lire. Pourquoi ? Principalement parce qu’une partie de notre échantillon vérifie des pratiques en voie de constitution, qui, à un certain stade correspondant à nos trois premières phases d’enquête s’appuient sur deux paradigmes de représentation assez différents. « Les représentations mentales, individuelles de ces objets informationnels surgissent dans un contexte social plus large. Il y a une inter-influence entre ces représentations mentales individuelles et le stock de représentations sociales qui constituent l’imaginaire technique dans une société à une époque donnée. Toutes ces représentations enchevêtrées agissent sur la matérialité des pratiques des acteurs humains maniant ces objets investis symboliquement par eux ». [Breton, Proulx, 2002, p. 209]Premièrement, une partie de leurs agissements en matière de télécommunication fonctionne sur des représentations anciennes dans lesquelles l’intensité et l’importance des relations se lisent à travers la présence et la proximité. L’acte connexionnel ne prend donc pas encore pour eux toute son épaisseur car il n’est qu’un palliatif à l’absence ou à la distance, il est perçu comme un moyen, dont l’efficacité et le faible coût sont très souvent mis en avant certes, mais avant tout pour montrer que –justement- c’est un des « meilleurs moyens » d’échanger selon des critères de temps et de coût.

Mais un deuxième paradigme, qui paraît devenir dominant lorsque les pratiques s’instaurent réellement, se développe à partir de représentations mentales plus contemporaines des échanges, qui ne distinguent plus vraiment les éléments de médiation de l’échange au profit de l’échange lui-même. Ici l’acte connexionnel fonctionne entièrement car c’est lui qui est recherché dans l’échange la fusion entre le réseau matériel et le réseau social. Il semble vraiment qu’en intégrant les Tic numériques, les pratiques communicationnelles changent et évoluent à la fois de façon progressive et parfois marginale, mais également en profondeur et de façon plus transversale. Ainsi, la réponse est sans ambiguïté pour nous. Oui, les pratiques communicationnelles, et pas seulement celles des jeunes gens interrogés sont sous influence.

Sous l’influence de changements mineurs comme d’évolutions plus lentes et plus conséquentes qui font notre vie quotidienne et qui ont été remarqués par plusieurs auteurs [Moati, Urry, De Singly, Donnat, Lahire, Viard…]. Le dispositif qui structure ces pratiques est véritablement complexe car il est porteur des éléments sociaux, relationnels, affectifs mais aussi rationnels et techniques. L’organisation de la structure communicationnelle de chaque individu ne se donne pas à lire à travers le seul objet téléphone mobile, dont il ne constitue qu’un élément, c’est pourquoi il faut étudier l’ensemble des pratiques communicationnelles comme nous l’avons déjà écrit [Paquienséguy, 2007b].

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[1] Pour cerner les raisons et les motivations des utilisateurs qui les font préférer un mode de communication à un autre, un dispositif technique à un autre, un travail de terrain est effectué chaque année en juin, depuis 2005, à partir d’un échantillon aléatoire et renouvelé, de 24 jeunes franciliens de 18 à 25 ans, soit 96 personnes en juin 2008.


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